dimanche 12 mai 2019

Quel sens donner à une vie quand elle n’en finit plus ?...


J’ai lu un roman drôlement chouette qui m’a pas mal remuée et je me suis dit tiens, je vais en toucher deux mots à ma cllègue Gigi pour l’allécher (en un seul mot pour le coup).

Tandis que je lui en faisais un brillant résumé, je la voyais du coin de l’oeil esquisser une moue dubitative… : « Mouais, ben ça m’étonne pas que ça te plaise mais franchement c’est du déjà vu. J’veux pas dire mais c’est exactement le scénario de Greystoke ».

Rassurez-vous, je ne vais pas vous présenter un roman sur Tarzan, on s’en tape un peu, mais je tiens à préciser que Gigi, qui n’est pas à une approximation près, voulait en fait parler d’Highlander (ah ah cette fille est complètement barge, je l’adore).

Comme je vous sais fluently in english et férus de références cinématographiques, vous aurez deviné que ce beau roman parle du temps qui passe. Qui est mon sujet de réflexion préféré forever. Avec le thème de la mort bien entendu. (#joiebonheuretlégereté)

L’histoire se passe à notre époque. Tom Hazard le personnage principal semble avoir une quarantaine d’années. Mais en vérité il n’en est rien, puisque Tom Hazard est né il y a plus de quatre cents ans, en 1531.

Il vieillit à peine, pour lui le temps passe au ralenti et il prend juste un an quand le commun des mortels vieillit d’une quinzaine d’années.

Quelques dizaines de milliers d’individus de par le monde souffrent de cet étrange syndrome qui ne rend pas éternel, certes, mais promet une vie séculaire.

Si une organisation secrète, la Société des Albatros, s’efforce de retrouver et protéger ces humains hors normes, elle leur impose aussi des changements d’identité tous les huit ans, pour éviter qu’ils ne se fassent repérer.

Ainsi Tom Hazard s’apprête-t-il ici à devenir professeur d’histoire dans un collège à Londres. Une nouvelle existence après mille autres vies.

Mille autres vies, et un seul et unique amour, Rose, morte en 1623 de la peste.

- « Je n’ai aimé qu’une fois dans ma vie. Je suppose que cela fait de moi un romantique, en un sens. L’idée qu’on a un seul et véritable amour, que rien ne s’y comparera après sa disparition. C’est une belle idée mais en vérité rien n’est plus terrifiant. Devoir affronter toutes les années solitaires de l’après. Exister lorsque le sens de votre existence n’est plus. »

Tom Hazard traîne son spleen au gré des années qui n’en finissent plus de passer, au fils des âges, des modes et des époques qu’il traverse en vieil ermite mélancolique.

S’il songe parfois au suicide, la seule pensée de sa fille suffit à le retenir. La petite Marion, née de ses amours avec Rose, atteinte tout comme lui du syndrome de longévité. Elle est en vie, mais jamais Tom Hazard à travers les siècles, n’a encore réussi à retrouver sa trace…

A la croisée du récit fantastique, du roman intimiste et du petit traité de philosophie, ce texte aborde des questions essentielles et existentielles au fil d’une narration parfaitement maitrisée.

Le lecteur navigue au gré des souvenirs du protagoniste qui se remémore ses amours défuntes, ses vies passées et les rencontres improbables qui ont émaillé son interminable existence.

Loin d’alourdir le récit, les allers-retours incessants entre présent et passé tissent une trame narrative passionnante et terriblement addictive, irriguée par une réflexion constante sur l’amour, la mort et le temps qui passe.

Quel sens donner à une vie quand elle n’en finit plus ? Est-il encore possible d’aimer ? Et que faire du temps qui s’écoule quand on tient l’éternité ou presque entre ses mains ?

- « Il n’y a jamais de passage pour retourner vers cet avant. Tout ce qu’on peut faire avec le passé, c’est le porter en soi, le sentir s’alourdir peu à peu, et prier pour qu’il ne vous écrase pas entièrement ».

Oui, vous aurez noté comme moi, chers lecteurs, une légère tendance dépressive du protagoniste (!!). Il est vrai que l’auteur du roman Matt Haig est aussi connu pour un témoignage très autobiographique sur sa plongée dans les affres de la dépression, Rester en vie paru en 2016 du côté des adultes, ceci expliquant peut-être cela.

En outre, vous vous souvenez certainement d’un autre titre de cet auteur que j’avais beaucoup aimé, Humains, paru chez le même éditeur, qui parlait d’un extra-terrestre en mission sur notre planète et dont j’avais causé juste ici !

Le type ne manque pas de talent, c’est indéniable, et malgré quelques longueurs, vous serez tout comme moi remué par cette grande fresque romanesque, profonde et sensible, qui vous fera traverser les âges, côtoyer Shakespeare et rencontrer Chaplin.

Un beau roman à savourer dès 15 ans, dont les droits ont déjà été rachetés par le cinéma paraît-il, et oui tu m’étonnes…

Guillaume Guéraud, le saigneur des ados...



Peut-être qu’à un moment donné il a été normal, Guéraud, non ?

Peut-être même qu’il était gentil quand il était petit. Qu’il aimait les animaux, qu’il voulait être pompier…
Et puis un jour tout est parti en vrille dans sa tête, il a rêvé de morts violentes, de crânes explosés et de sang qui gicle.
Beaucoup de sang.

C’est une journée comme les autres dans un collège comme un autre. A Marseille, mais ça pourrait être ailleurs. Sauf qu’il fait un froid de canard et que ce soir ce sera les vacances d’hiver. Une dernière journée de cours c’est un peu déjà une journée de glande, alors on l’a prend très cool, encore plus cool que d’habitude.

Au début il ne se passe rien de vraiment significatif: un petit sixième qui commence à saigner du nez, rien de grave. Un mec qui se gratte compulsivement un bouton rouge apparu sur son poignet, pas de quoi fouetter un chat. Et puis cette fille, Yasmine qui perd une mèche de cheveux; elle s’en rend même pas compte, alors…

Après ça on peut dire que ça se complique. Assez vite même. « Yasmine livide. Dont le blanc des yeux vira au jaune. Dont la peau du crâne se fendilla au sommet du front. Corentin couvert de sang. Même si ce n’était plus du sang qui lui sortait du nez. Mais de la bouillie. Des matières spongieuses de plus en plus sombres. Et des débris d’os ».

Ce n’est que le début pourtant, et le proviseur va devoir faire face à une situation apocalyptique dont aucun détail sanglant ne sera épargné au lecteur. Et quand je dis aucun détail, vous pouvez me faire confiance. Surtout faire confiance à Guillaume Guéraud qui excelle dans les descriptions glauques et gores à souhait.

Au-delà de ça on est happé par son verbe cru, son écriture nerveuse, ses phrases syncopées, le rythme lancinant qu’il imprime à son intrigue, empêchant le lecteur de vraiment s’attacher à un quelconque protagoniste. La vie est si courte, n’est-ce pas ? Surtout quand elle est le jouet d’un virus mortel, inconnu et dévastateur.

L’afflux de morts plonge rapidement le bahut dans un chaos indescriptible et les gesticulation du proviseur pour enrayer le mal paraissent bien dérisoires, d’autant que personne à l’extérieur ne semble vraiment prendre la mesure du désastre. En témoignent la retranscription des flashs radio ainsi que les échanges de mails entre le collège et les autorités dites compétentes, Samu, rectorat d’Académie, Inspecteur… Autant pisser dans un violon quand le collège pendant ce temps prend des allures de charnier. Pour ceux qui n’ont pas été encore contaminés, c’est à huis-clos que se joue cette course contre la montre. On dirait pourtant bien qu’ils sont faits comme des rats.

Ça vomit à tour de bras, ça saigne à gros bouillons, ça s’éventre et ça s’éviscère à chaque coin de page et les enfants meurent comme des mouches dans d’atroces souffrances… Mais pourquoi est-il aussi méchant ??

Cette surenchère d’hémoglobine paraît presque parodique et on se surprend à sourire, c’est tellement « too much ». Mais quand même pas longtemps, parce que l’impensable est en marche. « Tous égaux devant la mort. Les vaillants ne pesaient pas plus lourds que les autres. La mort se foutait aussi bien de leur poids que de leur taille. La mort se foutait même de savoir qu’elle était beaucoup trop prématurée pour eux. La mort les englobait tous sans distinction. A croire que tout être vivant en valait finalement un autre ».

Un roman atroce, haletant et addictif. A raconter dès 4 ans, le soir avant d’aller se coucher.

Non je déconne. C’est pour les ados, surtout ceux « qui n’aiment pas lire ». Vous allez voir, là, si y vont pas aimer lire.

Les fesses que je préfère....


Il me semble que ça fait longtemps qu’on n’avait plus parlé de fesses sur ce blog, non ?

Alors voici une spéciale dédicace pour toi, Jean-François...

Samedi tout pourri! Il pleut, y’a personne et en plus je réponds à un appel d’offre. C’est trop funky…Le prochain qui me dit que je fais le métier de ses rêves je lui envoie une pile de retours dans la bouche. Non mais c’est vrai, entre les livraisons, les colis de 20 kg et les clients qui demandent s’ils peuvent emprunter les livres comme à la bibliothèque, on a parfois des petits moments de solitude.
Ce n’est pas comme ça tous les jours heureusement ! Allons Gigi ! Il y a aussi la passion qui t’anime, les lectures (multiples et variées) que tu partages… Mais oui, mais oui.

Mais bon, c’est samedi, il pleut, la blonde est partie (une fois de +) et je n’ai personne à qui parler. J’en profite pour vous montrer un chef-d’oeuvre, histoire de remonter le niveau de ce blog décidément très pipi/caca.

Deux Vincent qu’on aime beaucoup à La Boîte à Histoires sortent un album au Seuil : On voit tes fesses. Vincent Malone, qu’on ne présente plus pour le texte, et Vincent Boudgourd pour les illustrations très rigolotes (c’est le même qui a illustré Mon cahier de bêtises chez Milan, un best je vous dis !).

Un grand format réjouissant où des personnages, des animaux sont croqués dans des postures rigolotes qui font apparaître leurs postérieurs. C’est drôle, le texte court de Vincent Malone fait un peu journalistique très sérieux, du coup les illustrations complètement barrées sont encore plus marrantes.

Les fesses que je préfère ?

Celles du maire qui inaugure une bretelle d’autoroute. Avec une belle paire de ciseaux il coupe le ruban rouge et ses propres bretelles en même temps. Tout y est : les petites gambettes pleines de poils et une toute toute petite paire de fesse. Je rigole bêtement quand je vois les multiples paires de fesses sur la plage naturiste du camping de Chantecul.

C’est bête mais c’est l’humour potache que j’aime, qu’ON aime. Et la blonde dans tout ça ?? Figurez-vous qu’elle n’arrête pas de le conseiller ! Ça vous étonne?

(2014) Véronique Benay, Librairie Sorcière La Boîte à Histoires à Marseille


On voit tes fesses
Seuil jeunesse - Dès 6 ans.
(indisponible en librairie à ce jour... Allez l'emprunter à la bibliothèque ! - NDLR)

Dans ma penderie tout est noir, vieux et moche...



Les beaux jours reviennent (presque) et comme toutes les filles un peu sensées qui réfléchissent aux choses essentielles de la vie, je trouve que j’ai vraiment rien à me mettre. Dans ma penderie tout est noir, vieux et moche. Dans celle de Morgenstern, tout était vieux, moche mais avec des couleurs improbables : jaune canari, vert caca d’oie ou orange moutarde. Voire les trois à la fois.

C’est que dans la tribu très féminine des Morgenstern le noir était banni: « Le noir c’est pour les enterrements, la couleur de la mort, disait ma mère (…) le noir c’est pour les veuves qui pleurent, les orphelins et les beatniks ! »

Et dans la famille on n’est pas du genre à pleurnicher; c’est un tourbillon de vie permanent qui emporte tout sur son passage, une flopée de sœurs un peu fofolles et très coquettes, une maman survoltée qui ne jure que par les habits en soldes, le rapiéçage et les vieilles fringues recyclées.

Aussi Suzie enfant et jeune-fille a toujours eu le sentiment d’être mal attifée, jamais dans le coup, toujours décalée. Ses rondeurs mal assumées, son peu de goût pour la mode et et son refus des conventions ont fait le reste. « Les robes de la créature que je voudrais être sont confinées dans ma tête ».

Les ambitions de celle que ses amis surnommeront « Susie Shakespeare » sont ailleurs : écrire, réfléchir, étudier, faire de la musique et du théâtre. Sans oublier de rire de tout.

« Les vêtements parlent de notre classe sociale, de nos origines, de notre histoire familiale, de nos opinions, de notre état d’esprit et même de notre statut sexuel et de nos orientations. Est-ce que je ne préfère pas utiliser les mots pour tout ça au lieu de me révéler en un coup d’œil ? »

Dans ce récit sous forme de monologue Susie Morgenstern nous livre ses souvenirs avec toute la tendresse, la bonne humeur et la verve qu’on lui connaît.

On retrouve ainsi beaucoup des thèmes qui courent en filigrane dans ses romans de « fiction », même si aucun ne l’est entièrement. On y apprend surtout que malgré ses complexes et ses looks improbables, la petite juive américaine est devenue, certes une sommité en littérature jeunesse, mais au delà une femme follement amoureuse (d’un mathématicien français !), une mère et une grand-mère comblée qui déborde de projets.

Un témoignage touchant qui séduira peut-être plus facilement ceux qui connaissent déjà l’univers de l’auteur.


Elle s’appelle George...




Hou hou y’a quelqu’un ? <—— je suis là.
Ben il était temps… <——- c’est exact.
On se la coule douce ? <——— même pas.
Tu en as profité pour lire des tonnes de livres au moins ? <——- non.

Une reprise en fanfare qui transpire l’attrait du travail et transcende nos détresses intrinsèques mais sans transition nous allons traiter du transgenre.

Il s’appelle George.

Disons plutôt qu’elle s’appelle George.

Elle est née garçon mais c’est bien une fille qu’elle est au fond d’elle, sans que personne ne le sache, ni sa maman, ni son frère, ni même Kelly sa meilleure amie.

George collectionne en cachette des revues féminines qu’elle planque dans un sac au fond de son placard. Elle aime y regarder les filles en maillot de bain, y lire les conseils en maquillage et se projeter dans cet univers qui lui est à la fois si proche et tellement inaccessible :

« George aurait bien aimé être avec elles, elle s’y voyait tout à fait, hilare, bras dessus bras dessous. Elle porterait un bikini rose vif, elle aurait de longs cheveux que ses nouvelles copines adoreraient tresser. Elles lui demanderaient son nom, elle leur répondrait « Je m’appelle Mélissa ». Mélissa était le nom qu’elle se donnait à elle-même, quand personne ne la regardait et qu’elle rabattait ses cheveux brun-roux sur son front, comme une frange ».

George a bien souvent l’impression que sa véritable identité transpire par tous les pores de sa peau, mais il faut bien se rendre à l’évidence, aux yeux des autres George est un garçon, point final.

Viendra bien un jour pourtant où elle arrivera à le dire, à le crier mais jusqu’ici quelque chose l’en empêche, quelque chose qui s’apparente à la honte, à la peur de décevoir, de se heurter au regard des autres, de sortir des petites cases bien confortables où chacun est censé trouver sa place dès la naissance.

C’est grâce au théâtre et à un spectacle préparé en classe que George va arriver à se dépasser : le rôle féminin doit lui revenir, George le connaît par cœur, de bout en bout, le ressent de l’intérieur et ne peut imaginer jouer un autre personnage.

Les répétitions avec Kelly la conforte dans ses choix, mais là encore George s’étonne que sa meilleure amie ne perçoive pas sa véritable identité : se peut-il que personne, même les plus proches, ne comprenne qu’elle est une fille ?

Mais George est résolue à jouer ce rôle féminin coûte que coûte, quitte à s’attirer les foudres de sa classe, à prendre tout le monde de court…

Un très joli roman, court et facile à lire, dont on pressent, nous lecteurs adultes, le dénouement positif.

Pour autant, les réactions des proches, entre ébahissement, incompréhension et rejet ne sont pas passées sous silence et feront vraiment partie du douloureux parcours de George.

Ce qui est intéressant et intelligent à la fois c’est ce parti pris de non-ambiguité dès le départ : oui, le héros s’appelle George, il est né de sexe masculin, mais c’est bien une fille dont on va parler au féminin tout au long du récit.

Il est rare que le sujet du transgenre soit abordé dans des romans pour de si jeunes lecteurs (9-12 ans à peu près pour celui-ci), mais c’est fait ici avec beaucoup de finesse et de naturel je dirais, puisque nous suivons vraiment George dans sa vie quotidienne d’enfant, l’école, la famille, les amis.

Cette simplicité et cette immédiateté tiennent peut-être à l’auteur qui est lui-même un adulte transgenre et qui a su avec beaucoup de fraîcheur raconter cette histoire sûrement très personnelle.

Elle fera certainement écho à un autre titre destiné lui aux ados, Le secret de Grayson, que j’ai lu et beaucoup aimé sans l’avoir chroniqué, mais peut-on être à la fois au four, au moulin, à la librairie, dans son canapé et sur le blog ?