dimanche 17 février 2019

Tomi Ungerer, je vous remercie pour ces beaux voyages



Tomi Ungerer n’est plus. Il restera pour moi ce monstre sacré avec son œuvre protéiforme qui me soutient. Tous les jours, je me dis que Tomi Ungerer écrit pour les enfants, tous les enfants, mais pas seulement.

Chaque nouvel album d’Ungerer m’emporte, me fait sourire et pleurer aussi parfois, me porte et me transporte dans son monde qui est le mien, assurément. J’en ressors différente, meilleure et plus aguerrie. Et je sais qu’il en est de même pour les enfants.

Je voulais témoigner qu’après vingt cinq ans de librairie, dont plus de vingt passés en librairie spécialisée jeunesse, j’ai vu tous les gamins  - qu’ils aient trois ou neuf ans - aller d’eux-mêmes et naturellement vers les livres de Tomi Ungerer.

Je voulais vous dire que les personnages d’Ungerer sont à l’image du monde, bons parfois et méchants d’autres fois, mais que ce monde que l’artiste sait sublimer par cette truculence, ce baroque, et cette humanité qui se dégagent si fortement de ses albums, font de ses livres des classiques dès parution, des œuvres intemporelles et universelles qui parlent à tous. Qu’on soit enfant ou adulte, on s’attache à ses personnages, et on suit leurs aventures, celles de Tiffany, de Jean, de Zéralda, de Zloty et de bien d’autres avec un intérêt jamais altéré à la énième lecture, seule ou partagée. Le plaisir est toujours là, intact, l’émotion sans cesse renouvelée mais aussi toujours un peu modulée. A chaque fois, quand on ferme le livre, on a déjà envie d’y retourner, et il nous appartient un peu plus.

Je voulais clamer une fois encore que Tomi Ungerer est un grand illustrateur, que ses planches n’en finissent pas de nous étonner et de nous faire sourire, et que ses couleurs sont belles, que ses visages sont les nôtres, qu’on voudrait tous adopter Otto car ours si « cute » jamais on n’a vu, que son monde est drôle et tragique tour à tour, passionné, humaniste et donc passionnant, et que ses illustrations en témoignent.

Je voulais vous confier que Tomi Ungerer considère avec respect et clairvoyance ses jeunes lecteurs, et que ses exigences du texte et des intrigues sont à hauteur des enfants qu’il sait intelligents et à qui il destine ses livres.

Il en est aussi ainsi avec Ni oui ni non, où il répond à des questions d’enfants avec esprit et humour, comme toujours.

Que de bons moments de libraire à proposer encore et encore aux familles Flix, Amis-amies, Zloty, les rééditions d’Adélaide, de Crictor, etc !

Et, bien sûr, la sortie de Maitre des Brumes, extraordinaire conte scientifique d’apprentissage, album déjà classique et pourtant récent, restera à tout jamais dans ma mémoire... Je ne suis jamais allée en Irlande, mais le vent marin souffle dans son livre.

Tomi Ungerer, je vous remercie pour ces beaux voyages.

Anne Helman, Librairie Sorcière Chat Perché, Le Puy-en-Velay

La colère et la révolte sont mes deux carburants (Tomi Ungerer)


TOMI UNGERER © picture alliance / Rolf Haid/MaxPPP

Il est mort chez sa fille, dans le comté de Cork, en Irlande. "La meilleure place où vivre", disait-il. Tomi Ungerer avait 87 ans. On le croyait éternel tant les photos de sa dernière visite à Paris fin 2018, à l'occasion d'une exposition à la galerie Martel, témoignaient d'une vitalité stupéfiante. Sous son chapeau, lunettes noires, visage émacié, mèche blanche sur le front, il avait l'air d'un chanteur de rock. 

Nous avons le coeur serré, nous, libraires, toujours enfants, éternels amoureux de Jean de La Lune, des Trois Brigands, d'Otto, du Géant, de Zloty... Ces albums qui ne déserteront jamais nos rayons, invités d'honneur, ad vitam aeternam.

Ah, Tomi Ungerer ! L'intelligence turbulente de Tomi Ungerer, l'inventivité infinie de Tomi Ungerer, l'humour piquant de Tomi Ungerer, l'indocilité réjouissante de Tomi Ungerer, la voix épaisse et chaude de Tomi Ungerer ! On se délectait de l'entendre répondre de façon tonitruante à ses interviewers, qui redoutaient sans doute de ne pas être à la hauteur. Il fallait en effet s'attendre à des entourloupes, des revers de main, des acrobaties, il était là où on ne l'attendait pas. Et c'était brillant, et c'était hilarant.

Nous avons feuilleté des pages d'entretien - il était bavard -, nous nous sommes replongés dans sa biographie, passionnante, et nous avons eu envie de glaner ses mots, si personnels, faisant oeuvre d'autoportrait. Lui laisser le dernier mot sera notre façon de lui dire merci...
"Je suis un tritureur et un manipulateur"(L'Humanité, déc. 2018)

"Je ne vais pas te manger, tu es trop intelligent er les intelligents sont trop coriaces" (A Liam qui venait de l'interviewer pour le webzine Trois couleurs, en mai 2018)

"Mais je ne peux pas me satisfaire d’un style. Je suis un restlos, comme on dit en allemand, un impatient, un touche-à-tout." (Libération, déc.2018)

"J’ai horreur de toutes les fêtes, Noël aussi. La seule que je respecte, c’est la Toussaint, j’allume une bougie, j’invite tous mes animaux et je reste seul."(Libération, déc.2018)

"Aujourd'hui est une aspirine à mon insécurité et un remède à mon complexe d'infériorité. Je me suis impliqué dans des causes diverses, la plupart de mon travail est engagé et j'espère que je le mérite." (A l'occasion de la remise de la Légion d'Honneur, au palais de l'Elysée, en octobre 2018)

"Mon père est mort mais il m'a laissé tous ses talents. On l'a toujours mis sur un piédestal. A 16 ans, il écrivait déjà pour la presse alsacienne des pièces de théâtre en alexandrins et ce, en allemand et en anglais. C'était un historien, un peintre. Son oeuvre est énorme. C'était un géant. S'il avait vécu, il m'aurait écrasé." (La Libre Belgique, avril 2002)

"La colère et la révolte sont mes deux carburants" (Le Monde)

"Si mes livres pour enfants ont survécu, c'est parce qu'ils sont subversifs. Parce que je montre aux gamins comment se moquer des adultes. Ce ne sont pas des imbéciles, ils savent très bien d'où viennent les bébés mais ignorent d'où viennent les adultes. Je me suis toujours adressé à eux d'égal à égal, sans rien leur ­cacher, quitte à parfois les brusquer." (Télérama, mai 2008)
Librairie Sorcière La Courte Échelle à Rennes

Merci Tomi Ungerer, infiniment



Sacré brigand de Tomi, nous voilà bien tristes de ton départ, mais je devrais dire de ta mort, après tout appelons un chat un chat. Il n'y a pas à tergiverser. Alors bonne aventure pour ce safari dans un autre monde. C'est ce que tu répondais dans ton dernier livre. Est-ce que c'est intéressant de mourir ? Tu semblais dire que oui ! Et, comme un pied de nez à cette certitude, tu répondais que tu te trouverais certainement, à ton enterrement, ton âme en bonne place au pied d'un arc en ciel. Mais pas de grands discours, la peine prend toute la place, et nous allons devoir faire avec cette idée... Les Sorcières te doivent beaucoup. N'as-tu pas largement contribué avec tes livres à nous aider à transmettre ce plaisir qu'est la lecture ? Heureusement ils te survivront. Immuables, ils continueront à faire rire, peur, à intriguer, interroger le lecteur, et nous serons là pour perpétuer cette œuvre incontournable. Merci Tomi Ungerer, infiniment.

Patricia Matsakis, Présidente des Librairies Sorcières, Librairie Le Bateau Livre à Montauban

Pendant ce temps, Jean de la Lune goûtait la joie d'être libre



Il y a quarante ans déjà, un couple passionné créait, rue du Pont Cizeau à Nevers, deux mondes magiques : une librairie jeunesse et un magasin de jouets. Elles s'appelaient Jean de la Lune, en hommage au roman éponyme du grand auteur et illustrateur jeunesse Tomi Ungerer.

Quelques années plus tard, tandis qu'Angélique, la libraire, restait à leurs côtés, Nadine reprit l'univers merveilleux des jouets. Alors celui-ci garda le nom de Jean de la Lune, tandis que la librairie devint Gens de la Lune

L'aventure continue, placée sous le patronage de ce grand monsieur qui offrit tant aux enfants avec Jean de la Lune bien sûr, Les Trois Brigands, Le Maître des Brumes, Crictor, Le Géant de Zéralda, Zloty et tant d'autres livres universels et intemporels. 

Tomi Ungerer, conteur et homme engagé hors pair, n'est plus, mais sur la Lune, aux côtés de Jean où il est sûrement aujourd'hui, il peut être assuré que ses œuvres continueront à vivre, à faire rêver et questionner. Les Librairies Sorcières que nous sommes s'en porte garante.

«Pendant ce temps, Jean de la Lune goûtait la joie d'être libre. Dans le calme des nuits, il passa parmi les fleurs et les oiseaux des heures merveilleuses. À la pleine lune suivante, il était au plein de sa forme»  - Jean de Lune, l'école des loisirs

Librairie Sorcière Le Cyprès Gens de la Lune à Nevers

Le Prix Sorcières Spécial 2014 était attribué à Tomi Ungerer pour son œuvre



Né à Strasbourg en 1931, l'artiste engagé Tomi Ungerer compte parmi les plus grands de son époque. Connu pour ses dessins satiriques, ses créations pour la publicité et ses livres pour enfants, il a été couronné par le prix Andersen. Le musée qui porte son nom – le centre international de l'illustration – a consacré une grande exposition des dessins de ses livres pour enfants à l'occasion de ses quatre-vingts ans.

Avec son goût de l'absurde et de la subversion, son engagement social, il a contribué à bousculer les tabous de la littérature enfantine. Influencé par le dessin satirique, il utilise de nombreux moyens graphiques : encre de Chine, collages, couleurs vives soulignées de noir. Depuis son tout premier album, Les Mellpops font de l'aviron publié à New-York en 1957, au Maître des brumes en passant par Les trois brigandsJean de la luneLe géant de Zeralda ou Otto, nombre de ses albums sont devenus des classiques de la littérature enfantine qui ont marqué des générations d'enfants.

(Dossier de presse Prix Sorcières 2014)