dimanche 14 juillet 2019

Comme Benoîte Groult (1) - Dures à cuire


La quatrième de couverture le dit clairement, cet ouvrage est «pétillant et culotté  ! Et force est de constater que les 50 femmes choisies par Till Lukat sont décapantes. Certes, une fois encore, Marie Curie est au casting (et c’est bien mérité) mais elle ne sert pas comme souvent de caution féministe. Le parti pris de l’auteur (eh oui, c’est un homme !) est ici de mêler femmes inconnues et femmes célèbres dont les vies disent toutes quelque chose d’une manière d’être femmes à travers l’histoire et les continents. Ces femmes ne sont pas toutes formidables et certaines sont même des criminelles, comme Aileen Wuornos dont la vie a été portée à l’écran par Petty Jenkins (Monster avec Charlize Theron extraordinaire dans le rôle de Aileen Wuornos), ou des escrocs comme Thérèse d’Aurignac. Ces «Tuff ladies» comme l’annonce le titre original, sont toutes différentes et leurs histoires rendent justice à la fois à diversité des femmes et aux difficultés qu’elles ont rencontrées dans leur vie, en tant que femmes. 

Un autre aspect intéressant de ce livre est que, écrit et dessiné par un auteur illustrateur allemand qui partage sa vie entre l’Allemagne et le Royaume Uni, il présente des femmes venues du monde entier : les Japonaises Tome Gozen et Mimeko Iwasaki, l’Angolaise Nzinga de Ndongo, l’Iranienne Tahirih, la Russe Valentina Terechkova, l’Indienne Phoolan Devi, les Pakistanaises Shazia Parvee et Malala Yousafzai…

Enfin, dernière originalité remarquable, la forme de cet ouvrage qui propose sur chaque page de gauche un portrait, en situation, dessiné de la personnalité décrite et sur la page de droite une courte bande-dessinée en 4 cases complétée par un bref texte de présentation. 

Plusieurs doubles pages réparties au fil du livre présentent un vocabulaire illustré (noms propres et nom communs) qui vient compléter les portraits précédents.

Pas destiné aux enfants mais parfaitement accessible à des adolescents, Dures à cuire, est, sous une forme très ludique, une lecture très instructive. Un livre engagé et malin à la fois. 


Till LUKAT
Traduit de l’anglais par Julie Étienne
Éd. Cambourakis, février 2016, 123 pages 

Comme Benoîte Groult (2) - Malala : Pour le droit des filles à l’éducation


Malala grandit dans un village du Pakistan au sein d’une famille aimante. Son père, Ziauddin Yousafzai, s’affranchit des traditions de son peuple, les Pachtounes, et élève sa fille, Malala, comme son fils Khushal. Et quand en janvier 2009, les Talibans ferment l’école que fréquente Malala, il l’autorise à exprimer sa colère devant les caméras de la télévision pakistanaise. C’est que Malala, qui a tout juste 12 ans en 2009, a un caractère bien trempé et des convictions chevillées au corps. A 14 ans, elle est célèbre dans son pays où elle reçoit le Prix national de la jeunesse pour la paix et elle créé une fondation pour l’éducation.

C’en est trop pour les Talibans qui, le 9 octobre 2012, prennent d’assaut le bus scolaire qui la ramène chez elle et tirent sur Malala. Bien que grièvement blessée à la tête, Malala lutte encore, contre la mort cette fois, et est transférée dans un hôpital de Grande Bretagne où elle va subir plusieurs opérations. En 2014, alors qu’elle n’a que 17 ans, elle reçoit le Prix Nobel de la paix.

Comme dans chaque album de cette collection unique, quelques pages documentaires viennent utilement compléter ce beau portrait de cette jeune femme exceptionnelle à qui Aurélia Fronty prête sa somptueuse palette de couleurs.

Les enfants de France ont de la chance d’avoir de si beaux livres qui leur parlent avec intelligence des enfants du monde et un peu d’eux-mêmes aussi.

Ariane Tapinos, librairie Comptines à Bordeaux, 2015

Aurélia Fronty a illustré un autre portrait de femme exceptionnelle, dans la même et très belle collection : Wangari Maathai la femme qui plantait des millions d'arbres (texte de Franck Prévot, Rue du monde 2011)

Malala : Pour le droit des filles à l’éducation
Raphaëlle Frier (texte), Aurélia Fronty (ill.),
Rue du Monde (Grands portraits), 2015, 48 p

Comme Benoîte Groult (3) - Grands destins de femmes


Françoise Cruz est l’auteure de Comme les autres, un roman pour la jeunesse qui évoque la souffrance d’un enfant «surdoué», et d’un roman pour adultes Eaux lentes sur Venise, tous deux publiés chez Naïve Livres, dont elle est la directrice. Elle nous répond ici à propos de sa collection Grands destins de femmes. (Interview publiée en 2015 - la collection n'existe plus à ce jour))


ARIANE TAPINOS: Comment vous est venue l’idée de cette collection, et plus particulièrement de sa forme: la bande dessinée?

FRANÇOISE CRUZ: L'idée s'est imposée à moi un jour où je pensais à des femmes qui avaient été des pionnières dans leurs domaines et dont on parle finalement peu. Je suis très admirative de femmes telles que Alexandra David-Néel, l'exploratrice écrivain, ou Angela Davis, qui consacra sa vie à défendre la communauté noire aux États-Unis – elles et tant d'autres, comme Hannah Arendt. Ce serait pour le moins dommage que les nouvelles générations ignorent ou oublient ces femmes! Ma volonté de combattre cette impasse des mémoires est la principale raison pour laquelle j’ai très vite imaginé la collection sous forme de BD. C’est un langage à la fois créatif et abordable par tout un chacun: il permet au plus grand nombre de se plonger dans des sujets de prime abord rébarbatifs ou intimidants.


ARIANE TAPINOS: À la lecture des sept volumes déjà parus, il me semble que ces «grands destins de femmes» sont toujours racontés au plus près de leur histoire personnelle. Est-ce un choix délibéré de la collection?

FRANÇOISE CRUZ: Oui, en effet, il s’agit d'être au plus près de leurs histoires personnelles, et notamment de raconter quelles furent leurs enfances: d'où viennent-elles, de quel milieu social, qu'est-ce qui les a construites ou déconstruites? On s'aperçoit,  invariablement, qu'elles ont dû se battre pour devenir ce qu'elles étaient...


ARIANE TAPINOS: Est-ce vous qui, sur la base d’une liste de femmes dont vous estimez qu’elles ont leur place dans ces récits, contactez des auteurs et des illustrateurs? Quels autres «grands destins » aimeriez voir entrer dans votre collection?

FRANÇOISE CRUZ: À chaque destin de femme son histoire! Parfois ce sont des auteurs et des illustrateurs qui me contactent pour un projet qui est le leur… Parfois c'est une volonté de ma part, comme pour Hannah Arendt et Françoise  Dolto, ainsi que pour la Pasionaria, cette femme politique qui s'opposa à Franco pendant la guerre civile espagnole et qui est à l'origine, entre autres, du slogan «No Pasaran!» Le volume qui lui est consacré sort en septembre, en même temps qu’un magnifique Marie Curie. Puis ce sera le tour de Louise Bourgeois, Rosa Luxembourg et Flora Tristan – des titres actuellement «en chantier».


ARIANE TAPINOS: Pour l’ouvrage  sur Hannah Arendt, comment ont collaboré Béatrice Fontanel, une auteure très connue en littérature et documentaire jeunesse,  mais qui n’avait jamais écrit de bande dessinée, et une illustratrice, Lindsay Grime, pour qui cette forme est également une première?

FRANÇOISE CRUZ: Pour ce titre, auquel je tenais depuis longtemps, j'ai vite pensé à Béatrice, qui est aussi une intellectuelle, une femme réellement éprise de culture, d'idées. Elle est également auteure de romans, et j'ai toujours été admirative de son écriture. Elle a immédiatement réagi comme je l'espérais: ce fut un grand OUI! Elle s'est plongée dans les archives de toutes sortes, vivant avec Hannah vingt-quatre heures sur vingt-quatre…  Le reste fut quasiment magique: sur notre stand au salon jeunesse de Montreuil, une jeune femme me montre ses planches, et c’est  Lindsay.  Certes, elle n'avait jamais fait de BD auparavant, mais les artistes connaissent leurs limites, et  quand elle a accepté ma proposition, j'ai eu de suite confiance en elle – et puis il faut bien une première fois! Je l’ai ensuite mise en contact avec Béatrice et le résultat est là, dans votre sélection!


Propos recueillis par Ariane Tapinos,  librairie Comptines à Bordeaux

Comme Benoîte Groult (4) - Fille ou garçon ?


Dans le dernier album de Ian Falconer, Olivia, l’infatigable petite cochonne, annonce à ses parents surpris qu’elle fait «une crise d’identité»! Olivia en a assez des princesses et des ballerines à tutus roses qui font fureur dans les cours d’école. Elle s’interroge: «Pourquoi vouloir être toutes pareilles?». Le questionnement sur l’identité est dans le processus même du développement de chacun-e et Olivia est loin d’être la seule à s’interroger. Depuis Julie, dans l’indépassable album de Christian Bruel, Anne Galland et Anne Bozellec, de plus en plus de personnages de la littérature jeunesse se questionnent sur leur identité de genre et on voit même aujourd’hui apparaître dans cette littérature, le sujet de la transidentité. De comment être une fille ou un garçon sans adhérer aux modèles dominants, à comment être soi-même quand son sexe n’est pas son genre, en passant par les nombreuses histoires de travestissements, la littérature jeunesse se saisit, et c’est heureux de ces questions.


La figure de la jeune fille ou de la femme travestie en homme pour accéder aux places réservées à l’autre sexe, est désormais connue. Violette dans Le Mystérieux chevalier sans nom, se fait passer pour l’un des chevaliers venus conquérir sa main. Bon d’accord, la demoiselle rebelle se marie à la fin, ce qui est bien conventionnel, mais avec le jardinier du château qui n’est pas un modèle de virilité guerrière. Dans le bel album de Praline Gay-Para et Aurélia Fronty, l’héroïne se cache Sous la peau d’un homme, pour prouver aux hommes de la famille que les femmes sont, en toutes choses, les égales des hommes. Myrtho, quant à elle, se fait passer pour un garçon pour atteindre son but d’être Championne à Olympie, dans la Grèce du VIIe siècle avant Jésus-Christ franchement excluante à l’égard des femmes. De son côté, Charlotte conquiert Les Éperons de la liberté, en passant sa vie sous l’identité de Charlie et accède ainsi au métier qu’elle a choisi et qui est réservé aux hommes: conductrice de diligence, mais aussi aux droits qui sont liés à l’identité qu’elle s’est octroyée, comme celui de voter. Dans ce très beau roman équin (et pour les libraires que nous sommes, pouvoir conseiller un bon roman «cheval», quel bonheur!), Pam Munoz Ryan s’inspire de la vie de Charlie Darkey Parkhurst, qui fut la première femme à voter, aux États-Unis, en 1868, parce qu’aux yeux de tous elle était un homme!


Les droits accordés aux hommes sont si nombreux en regard de ceux dévolus aux femmes que, même dans des univers imaginaires, ces dernières se font hommes pour conquérir des places qui leur sont interdites. Ainsi, Deryn, l’une des héroïnes de la trilogie de Scott Westerfield, Leviathan, se travestit pour entrer dans la Royal Air Force. Paohétama, le personnage de l’envoûtant roman de Gilles Barraqué, au titre magnifique, Au ventre du monde, se fait garçon par la force des mots et d’un pénis de paille, pour avoir le droit d’être pêcheur, avant de renaître fille et femme. La petite fille se fait parfois aussi garçon pour sa sécurité, comme dans la géniale Histoire du petit garçon qui était une petite fille, malheureusement épuisé depuis longtemps. Dans cet album, la septième fille de Maître Adalbert Tripette, charcutier de la ville, vit sous l’identité d’un garçon pour être préservée de la violence de son père qui a promis, à sa femme enceinte, que si l’enfant était une septième fille, il la couperait en deux avec son grand couteau à saucisson! Un jour que Maître Adalbert emmène celle qu’il croit être son fils se baigner, la supercherie est découverte et le vilain charcutier abandonne sa fille à la forêt et aux bêtes féroces. Elle est sauvée par un loup bien décidé à faire entendre raison à cet imbécile de Maître charcutier même s’il doit pour cela lui mordiller un peu les fesses. L’album se termine sur une réjouissante sarabande où les sept petites filles (et la dernière née dans le plus simple appareil) entonnent en cœur avec leur mère «Une fille vaut un garçon, Nom de nom! Une fille vaut un garçon».


Côté garçons, le travestissement est souvent traité soit sous forme de plaisanterie assortie d’une occasion de dénoncer le sexisme ambiant, soit sous celle beaucoup plus compliquée et parfois douloureuse de se découvrir un être différent de celui assigné par son sexe biologique. Du côté des pitreries, dans Garçon ou Fille de Terrence Blacker, le personnage de Sam transformé en Samantha par fanfaronnade est un des plus réussi. Derrière l’humour affleurent des questions plus sérieuses: qu’est-ce que se comporter «en fille» ou «en garçon»? Quel regard les adultes portent-ils sur les unes et les autres? Comment les adolescents s’acceptent-ils dans un sexe ou un autre et acceptent-ils l’autre sexe? En moins drôle mais très réussi, malgré un titre qui nous a fait craindre le pire, Le Garçon manqué, deuxième volume de la série d’Anne-Gaëlle Balpe, illustré par Élice, Je suis un autre, qui plonge (au sens propre comme au figuré: tout passe par une baignoire!) Hadrien dans le corps et la vie d’autres enfants de son entourage. Cette fois-ci le voici devenu Raphaëlle, une fille donc mais pas du tout comme les imagine Hadrien et d’une famille pas conventionnelle dans laquelle c’est papa qui est à la maison. Ce roman n’est pas sans rappeler celui, bien plus ancien (et épuisé), d’Anne Finne, La Nouvelle robe de Bill.


Ces questions sont loin d’être anodines et inutiles. D’une part parce que s’interroger sur sa propre identité et se confronter à ce que vivent les autres, c’est mieux se connaître et mieux grandir. D’autre part, parce qu’on trouve encore aujourd’hui des livres édifiants qui disent aux adultes de demain que les filles sont bavardes et coquettes tandis que les garçons sont coquins, rigolos, aventuriers… Ils sont même parfois frère et sœur, comme dans l’album Frérot rigolo Sœurette coquette paru cet hiver, qui se lit à deux entrées: côté fille / sœur et côté garçon / frère mais dont le titre, unique, place le masculin devant le féminin. Surtout, après avoir enfilé les stéréotypes comme les perles, de chaque côté du genre, la sœur et le frère se retrouvent sur la page centrale, pour dire leur complémentarité, dans une vision du monde où un sexe est (toujours) indispensable à l’autre («Quand tu t’en vas, je ne suis qu’une moitié de moi!»). Bien heureuse complémentarité  qui n’est pas sans rappeler les débats récents autour de la nouvelle constitution tunisienne et qui présuppose (en dehors même de la question de la reproduction) que l’épanouissement d’un sexe (de préférence féminin) ne peut s’entendre que dans la complémentarité avec l’autre. Peut-être que cela dépend en réalité de ce qu’on veut faire avec l’autre, comme le disait malicieusement un slogan féministe des années MLF «Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette»!


Ariane Tapinos, librairie Comptines à Bordeaux, 2013


Références des livres cités  
Olivia, reine des princesses, Ian Falconer - Seuil Jeunesse, 2012
Julie qui avait une ombre de garçon, Christian Bruel, Anne Bozellec, Anne Galland - Être, 2009
Le Mystérieux chevalier sans nom, Cornelia Funke & Kerstin Meyer - Bayard Jeunesse, 2005
Sous la peau d’un homme, Praline Gay-Para & Aurélia Fronty - Didier Jeunesse, 2007
Championne à Olympie, Claude Pujade-Renaud & Daniel Zimmermann - Gallimard Jeunesse, coll. Folio Junior, 2004 (manquant)
Les Éperons de la liberté, Pam Munoz Ryan - Actes Sud, 2000
Léviathan, Scott Westerfeld - Pocket Jeunesse, 2010
Au ventre du monde, Gilles Barraqué - L’École des Loisirs, coll. Médium, 2012
Histoire du petit garçon qui était une petite fille, Didier Herlem & Jean-Claude Luton - Magnard, 1979 (épuisé)
Garçon ou fille, Terence Blaker, Gallimard Jeunesse, 2005
Je suis un autre: T.2, Le Garçon manqué, Anne-Gaëlle Balpe & Elice - Alice, 2012
La Nouvelle robe de Bill, Anne Fine - L’École des Loisirs, coll. Neuf, 1997 (épuisé)

Frérot rigolo, sœurette coquette,  Anja Klaus - L’Élan Vert, coll. Les petits M, 2012 

Comme Benoîte Groult (5) - De la violence faite aux femmes


Il en va de la littérature jeunesse comme de la société qui la produit: elle ignore les sujets dont nous ne voulons pas, collectivement, voir la réalité; elle se saisit des questions qui nous préoccupent. La violence «conjugale» est devenue, depuis quelques années, «violence faite aux femmes» dans une tentative méritoire de sortir cette violence de l’intimité du couple pour en faire un objet public*. Une préoccupation collective dont depuis peu la littérature jeunesse se fait écho et c’est tant mieux. Parce que ce sujet, s’il nous concerne toutes et tous, intéresse au premier chef les enfants. Ce qui se passe dans les familles, leurs familles ou celles de leurs camarades, les concerne.

Aujourd’hui encore, en France, tous les deux jours et demi une femme meurt sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. Derrière ces morts identifiées comme consécutives à des violences subies, combien de femmes maltraitées? Sûrement bien assez pour que cette fureur croise la route de nombreux enfants. Pour cette raison et aussi parce qu’ils sont  toujours, d’une manière ou d’une autre, les victimes de ces brutalités quand elles s’exercent dans leur environnement familial, il y a urgence à leur en parler, à leur proposer des histoires qui les aident à penser ces violences comme inacceptables et pas inévitables.

On ne peut donc que se réjouir de l’intérêt que semblent désormais porter à cette question les auteurs et éditeurs jeunesse. Parmi la dizaine de titres qui existent déjà sur le sujet**,  certains sont d’excellents ouvrages dont la qualité va bien au-delà du thème qu’ils abordent, comme par exemple le très beau La Première fois on pardonne, d’Ahmed Kalouaz, (éditions  Rouergue) et l’incontournable Zarbie les yeux verts de Joyce Carol Oates (éditions Gallimard Jeunesse), pour n’en citer que deux.  Étonnamment, et même si les deux exemples sus-mentionnés sont des romans pour adolescents, plusieurs textes s’adressent à de jeunes lecteurs (huit/douze ans), et c’est tant mieux. En revanche, on regrettera le peu d’albums qui abordent cette douloureuse question. Cela dit, signe que l’évolution se poursuit dans un sens favorable, parmi les trois nouveaux ouvrages qui viennent compléter, cet automne, cette trop courte liste, deux sont des albums.
Les Artichauts, de Momo Géraud, illustré et édité par Didier Jean et Zad  (éditions 2 vives voix), nous présente la petite Jeanne, qui chaque soir, au moment du repas, redoute l’inévitable dispute qui se transformera en coups. C’est au travers de son regard que le lecteur perçoit la tension qui monte, la menace qui gronde, la violence qui s’abat sur ce banal repas de famille. Pour supporter, Jeanne s’évade et se rêve une vie meilleure loin des cris et des coups. L’album est complété par une postface du Docteur Roland Conteanceau et une page documentaire.

Le second album est un conte, publié par les éditions Talents Hauts déjà à l’origine d’un petit texte très réussi sur le sujet: La Joue bleue***. Ce conte, Les Souliers écarlates, est une relecture par Gaël Aymon d’un conte de Grimm, Les Souliers usés au bal, mâtiné d’un peu de Princesse au petit pois. Ici, une jeune femme fragile et douce épouse un seigneur grand et fort. Très vite celui-ci la maltraite la rendant chaque jour plus fragile encore, au point qu’elle n’a plus même la force de prendre la fuite. Cependant, chaque matin, son seigneur de mari lui trouve les souliers usés alors qu’il la tient enfermée entre quatre murs. Plus elle refuse de lui révéler son secret, plus il la bat. Bientôt transformée en poupée de porcelaine, elle finit par se révolter et se libérer de son tyran en même temps qu’elle le libère de sa propre violence.  Ici, comme dans son précédent Contes d’un autre genre, Gaël Aymon utilise la matière du conte et interroge certains motifs (comme, par exemple, la «féminité» ultime incarnée par l’extrême délicatesse d’une princesse capable de ressentir un petit pois caché sous une pile de matelas…) tout en en conservant la structure classique. Ce faisant, il permet au lecteur la bonne distance entre imaginaire et écho dans la vie réelle. Une distance qui autorise d’aborder les sujets les plus difficiles même avec les plus jeunes et surtout avec ceux pour qui ces histoires ne sont pas des contes.  

Enfin, Talents Hauts publie également, dans sa toute nouvelle collection Ego, un excellent roman d’Hervé Mestron, Touche pas à ma mère. Dans ce texte bref mais dense, une adolescente découvre les mauvais traitements que sa mère subit de la part de son nouveau compagnon et y met fin. Dès les premières pages, la menace plane au dessus du bonheur tout neuf et, en contrepoint, Hervé Mestron dessine habilement le portrait d’un homme violent, sûr de son droit et manipulateur.

La littérature n’est pas un traitement contre les maux de la société. Et la littérature jeunesse, n’en déplaise à de nombreux adultes, ne remplace pas l’éducation, l’écoute et la parole. Mais elle permet de se former une représentation du monde et de soi. Elle est source de plaisir et de liberté. Pour peu qu’elle ne disparaisse pas derrière son sujet, il est essentiel qu’elle donne aux enfants des clefs pour penser le monde qui les entoure et les aider à y trouver leur place. C’est pourquoi ces livres sont si importants, si nécessaires. Souhaitons qu’auteurs et éditeurs s’engagent – à l’instar des éditions Talents Hauts – en faveur d’une égalité réelle entre les femmes et les hommes, une égalité qui passe par l’éradication de toutes les violences que subissent les femmes. Après tout, la littérature est aussi le lieu du rêve…

Ariane Tapinos,  librairie Comptines à Bordeaux, 2015

* et englober les violences subies en dehors de la sphère familiale
** voir la bibliographie sur le blog de la librairie Comptines, comptines.fr
*** Hélène Leroy, illustrations Sylvie Serprix, Talents Hauts, coll. Livres et égaux