dimanche 18 août 2013

De quoi ça parle, un tout-petit? - Par Patrick Ben Soussan

«– Or donc, ce qu'il me faut, ce sont des Faits. Vous n'enseignerez à ces garçons et à ces filles que des Faits. Dans la vie on n'a besoin que de Faits. Ne plantez rien d'autre et extirpez tout le reste. Vous ne pouvez former l'esprit d'animaux raisonnables qu'avec des Faits; rien d'autre ne leur sera jamais d'aucune utilité. C'est d'après ce principe que j'élève mes propres enfants et d'après ce principe que j'élève ces enfants-là. Tenez-vous-en aux Faits, Monsieur.» (Charles Dickens).

Or donc, ce qu’il me faut, c’est vous parler des premiers mots, des premiers échanges langagiers entre le tout-petit et les autres, qui l’entourent, prennent soin de lui, l’accueillent et le dorlotent. Mais voilà, on prend malaisément la mesure d’un tel exercice, tant reste encore à écrire sur la naissance du langage, naissance au langage devrais-je plutôt préciser. Ceci n’est donc qu’une petite, piètre, déambulation – en quatre parties, préférons quatre figures – à la recherche de ce qui fait langue entre le bébé et son environnement humain.
 «La littérature de jeunesse sait-elle qu’elle offre au tout-petit un champ culturel d’une richesse inouïe?» 
Figure I: Le bébé n’est pas un animal raisonnable! – Singulière assurance, vous en conviendrez. Je vous propose pourtant de vous en saisir d’emblée. Précisons, des fois que vous me prêteriez quelque dérive zoophile, qu’il s’agit de s’emparer de l’animal au sens de Dickens, version Angleterre, fin du XIXe. «Je me sers d’animaux pour instruire les hommes» écrivait La Fontaine, deux siècles plus avant. Quant à Diderot, remontons encore le temps, il rappelait ce succulent dialogue entre Bordeu et Mademoiselle de Lespinasse:
«Bordeu: – Avez-vous vu au Jardin du Roi, sous une cage de verre, cet orang-outan qui a l'air d'un saint Jean qui prêche au désert?
Mademoiselle de Lespinasse: – Oui, je l'ai vu.
Bordeu: – Le cardinal de Polignac lui disait un jour: “ Parle, et je te baptise.”»

C’est qu’au tout début du siècle des Encyclopédistes, arrivé d’Asie par bateau, le premier grand singe débarque en Europe. Nous sommes en 1699. Mais la bestiole velue ne survit pas à sa longue traversée et à peine décédée, la voilà promise aux scalpels et autres outils de dissection des savants de tout bord qui veulent tout savoir de ce «lointain cousin». Edward Tyson, un médecin anglais, a l’exorbitant privilège de débiter la bête, il s’attarde bien entendu sur le crâne et ne manque pas de constater l’analogie entre le larynx humain et celui du singe. Mais alors, pourquoi le singe n’est-il pas doué de parole se demande notre fervent anatomiste? Puisque l’organe existe, la fonction langagière ne devrait-elle pas en découler? Bon, bien plus tard, il sera observé que, chez l’orang-outan comme chez tous les autres grands singes, le larynx est beaucoup plus haut que chez Homo sapiens; et c’est bien cette différence morphologique qui rend l’animal incapable d’articuler le langage. Mais est-ce vraiment l’unique preuve qui rend l’animal «muet», comme le disait Descartes en sa célèbre Lettre au Marquis de Newcastle, en novembre 1646?
[...]

 Lire l'intégralité de cet article dans le N°65 de Citrouille, dossier LES LIVRES POUR LES TOUT-PETITS, disponible dans les Librairies Sorcières 

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