mardi 21 janvier 2014

La J-Pop dans les mangas, expliquée par la librairie Voyelles des Sables d'Olonne


Musique de jeunes, adulation pour des idoles adolescentes, mode vestimentaire branchée, objets "fashion", produits dérivés du monde des mangas et mangas eux-mêmes : tout cela, c’est la J-Pop ! [un article d'Olivier Anselm, librairie Voyelles, paru en 2008.]

Les mangas sont dans l’air du temps… Ce genre particulier de la littérature, s’il est encore relativement exotique pour beaucoup d’Occidentaux, suscite non seulement de plus en plus d’engouement chez les jeunes lecteurs, mais aussi une curiosité et un intérêt croissant chez ces passeurs professionnels que sont les bibliothécaires, parfois également organisateurs de salons et autres fêtes du livre. A côté des temps forts propres à ce genre (Japan Expo, par exemple) et des stands qui lui sont consacrés dans la plupart des festivals de BD, on commence à le voir invité lors des manifestations culturelles dédiées à la littérature de jeunesse. Les conceptions relatives aux mangas semblent même évoluer rapidement, à en juger par les projets que je vois fleurir pour l’année 2008 à l’initiative de bibliothèques publiques - avec à la clé le souhait d’un conseil pertinent et éclairé de la part de leur libraire…. Cela est très heureux et ne répond pas seulement à un simple phénomène de mode ou au seul désir de suivre mécaniquement les demandes pressantes des (jeunes) lecteurs. Ainsi, depuis 2006, trois bibliothèques municipales vendéennes nous ont demandé de contribuer à une meilleure connaissance des mangas (origines, caractéristiques, diversité, intérêts éducatifs ou culturels…) par le biais de conférences au profit d’un public de particuliers ou de professionnels. 



Parmi ces initiatives, je voudrais notamment signaler (en espérant, si vous habitez dans la région, que cet article tombe sous vos yeux avant la manifestation en question !) la Semaine du Livre Jeunesse de Luçon, organisée depuis 20 ans par la bibliothèque de Luçon, tête de réseau d’un maillage de bibliothèques appartenant à une communauté de communes portant le joli nom de « Pays nés de la mer ». Elle aura lieu cette année du 31 mars au 6 avril et aura pour thème principal les différentes formes artistiques des pays d’Extrême-Orient dans la littérature de jeunesse. Evénement majeur dans la région, institution reconnue, ce salon a décidé de faire, pour l’occasion, une vraie place aux mangas à côté des naturels albums, documentaires et autres fictions jeunesse. Les nombreux enseignants associés à l’événement depuis l’automne précédent ont été conviés à assister à une conférence animée par nos soins dès le mois d’octobre. Une liste de séries de référence pour plusieurs âges a été établie, des acquisitions ont été faites, une nouvelle présentation des collections mise en valeur. Un espace spécifique important sera aménagé dans l’enceinte du salon. L’une des interventions des journées professionnelles organisées en marge du salon sera consacrée aux mangas… Bref, un travail de fond, sur un fonds nouveau que chacun apprend patiemment à mieux connaître pour le valoriser auprès d’un public demandeur mais pas toujours très informé ni sensibilisé à la diversité des mangas et à l’intérêt réel que leur lecture peut représenter pour les jeunes comme pour les adultes. Si vous voulez en savoir plus sur cette initiative de belle envergure, consultez ce site web : http://www.livre-jeunesse-lucon.com/ . La Vendée n’est sans doute pas le seul département à voir fleurir de telles initiatives, mais l’année 2008 sera vraiment fructueuse puisque la médiathèque de Saint-Hilaire-de-Riez, établissement très dynamique animant tout le pays de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, mettra également les mangas à l’honneur durant les deux mois d’été avec expositions, conférence et concours. Le secteur « jeunesse » de cette médiathèque ne sera naturellement pas en reste quant à ce projet.

Si j’ai tenu à citer ces exemples précis et concrets, c’est que cette reconnaissance d’un genre assez longtemps méconnu ou décrié est à la fois une chance et une nécessité. Personnellement, j’ai le souvenir d’avoir souvent été déçu dans ma jeunesse par la place pitoyable accordée à la bande dessinée dans les bibliothèques que je fréquentais ; une place manifestement bien moins réfléchie et valorisée que celle attribuée aux autres genres, ce qui me semblait injuste et témoignant d’un mépris de ce que j’adorais. L’imaginaire d’un enfant se nourrit pourtant avec le même profit d’illustrations, de phrases, de bulles ou de cases : l’essentiel réside dans la valeur, l’intérêt, l’originalité, la pertinence ou l’audace des histoires véhiculées. Il serait dommage que, de nos jours, un autre fossé se creuse avec une jeunesse dont les horizons et les curiosités se sont largement démultipliés mais qui n’a pas moins besoin qu’hier (et peut-être même davantage) d’adultes et de professionnels du livre sachant défricher, proposer, présenter, conseiller, mettre en valeur ou en perspective les mangas ; de professionnels sachant en questionner la valeur sans rien abdiquer d’un nécessaire esprit critique, mais sans rien céder non plus à la tentation de rester étranger et hermétique à un genre aux codes relativement dépaysants.


Ya du manga dans l’air, donc. Mais y a t-il des airs dans les mangas ? Transition périlleuse pour évoquer quelques liens entre musique et mangas et ainsi contribuer au thème central de ce Citrouille. Cet aspect des BD japonaises n’étant pas mon fort, je me contenterai de quelques remarques et mentionnerai deux séries méritant amplement d’être découvertes pour qui aime la musique et plus encore les musiciens… de rock. En effet, s’il existe des mangas dont l’histoire touche de près ou de loin à la musique classique ou au jazz (une biographie de Beethoven par Tezuka Osamu est édité en France chez Asuka, mais on trouve de nombreux autres titres au Japon), le genre musical qui inspire le plus les mangakas est le rock ou plus globalement la pop. Cela s’explique à la fois par une question de génération (les artistes étant souvent attachés à la musique qui a enflammé leur adolescence) mais aussi par un phénomène plus large qui est une spécificité de la culture japonaise contemporaine et qu’on appelle généralement la culture « J-Pop ». On range sous cette étiquette aussi bien de la « musique de jeunes » (pop, boysbands ou girlsbands, rock des années 90 et 2000…) que l’adulation pour des jeunes filles adolescentes qu’un système médiatique très rodé érige en idoles à la durée de vie très éphémère (ces « Idols » comme on les appelle sont toutes parfaitement interchangeables et s’affichent dans des groupes musicaux, à la télévision, dans des magazines, dans la publicité, lors de shows, etc.). La mode vestimentaire branchée, les objets « fashion » du moment ou encore tous les dérivés du monde des mangas (films , séries télé, objets…) et finalement, bien sûr, les mangas eux-mêmes : tout cela, c’est la J-Pop !

Ainsi, par nature, les mangas appartiennent à une sphère culturelle dans laquelle tous les produits et toutes les formes artistiques sont liés et se répondent mutuellement, renforçant sans cesse leur impact médiatique et s’assurant des millions de fans. Si cette sphère est animée d’une énergie intense continuelle, il faut bien avouer aussi qu’elle constitue un énorme business dont profitent largement les entreprises qui la contrôlent et l’orientent. Ce qui implique qu’une bonne partie de ces productions ne présentent guère d’originalité artistique et ne font pas preuve d’une vraie créativité portée par des talents fulgurants. D’un autre côté, cela n’exclut pas non plus, au contraire, qu’au sein de ce maelström continuel de véritables artistes inspirés donnent naissance à d’excellentes œuvres. Les mangas « Beck » de Sakuichi Harold (actuellement 20 volumes publiés chez Delcourt) et surtout « Nana » de Yazawa Aï (actuellement 17 volumes publiés chez Delcourt également) sont des portes d’entrée idéales dans cet univers de la J-Pop. Les héros de ces deux séries sont chanteurs ou musiciens, vivent pour et par la musique et rêvent certes de succès mais aussi de devenir des artistes au plein sens du terme. Les récits nous parlent moins de la musique elle-même que de la vie de ces jeunes héros, leurs enthousiasmes et leurs doutes, leurs réussites et leurs échecs, leur vie quotidienne hors scène… On suit l’évolution de leurs personnalités ou la façon dont leur entourage les perçoit, les relations avec leur fans, leurs producteurs, les médias, etc.

Les éditeurs, au Japon comme en France, ont tout de même accompagné certains tomes de CD qui sont censés représenter soit la musique qui inspirent ces personnages fictifs (le héros de « Beck » est nourri, comme l’auteur de la série, par le rock héroïque des années 60 et 70), soit la musique elle-même interprétée par les personnages. Un groupe réel de J-Pop existe au Japon, qui joue la musique de « Nana », tendance punk-rock. Attention… seul le genre musical a ici quelque chose d’excessif, alors que les personnages principaux sont presque tous sympathiques et très fréquentables, ce qui illustre un fait saillant des mangas que je souligne de chronique en chronique : leur aspect au final très « moral », nonobstant une forme parfois déroutante pour les lecteurs adultes ayant perdu la mémoire de leur enfance ou adolescence. Comme on l’avait déjà remarqué à propos de la chronique consacrée au thème du sport dans les mangas, la bande dessinée japonaise fait donc son miel de tout ce qui peut être lié à la musique, s’en servant pour enrichir ses spécificités formelles (les scènes de concert bouillonnantes d’énergie et de mouvement par exemple) ou sa prédilection à fouiller la psychologie complexe et sensible de ses héros. Et en effet, quel beau matériau narratif que l’âme subtile d’un musicien !


Olivier Anselm, librairie Voyelles, Les Sables d'Olonne

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