dimanche 2 juillet 2017

Le Fil d'Ariane : Du costume à l’être



«Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette», disait malicieusement un slogan féministe des années MLF…  Mais les choses ne sont pourtant pas toujours drôles quand on passe du travestissement au transgenre. Du costume à l’être. Ce qui ne veut pas dire que le vêtement soit sans importance. L’historienne Christine Bard rappelle dans son ouvrage Une histoire politique du pantalon (Seuil, 2010), que l’ordonnance de 1800 interdisant aux femmes de s’habiller en homme n’est toujours pas abrogée et que la peur de l’indifférenciation sexuelle a longtemps motivé d’empêcher les femmes de porter un pantalon. De nos jours, c’est du côté de la robe portée par un garçon que se situe la subversion. Quand Max essaie la robe de Zazie et qu’elle lui va à ravir (et surtout bien plus qu’à Zazie), dans Mademoiselle Zazie et la robe de Max, c’est le lecteur qui, tout comme nos deux héros, est interloqué. Quand, Denis décide de porter une robe au collège dans Le Jour où je me suis déguisée en fille, cela va provoquer de nombreuses réactions autour de lui et surtout devenir le signe d’une interrogation intérieure dérangeante. C’est également parce qu’il a oublié d’enlever sa robe de scène que Jo / Marie-Jo va devoir affronter les moqueries des enfants de l’école de son fils, dans Papa porte une robe, étonnant album CD désormais épuisé.

Plus rarement, les auteurs se débarrassent du vêtement pour aborder sans filtre la peau qu’il recouvre. C’est parfois «bienvenue dans le merveilleux monde du stéréotype de genre»… comme dans le volume de la série Essie: Et si j’étais un garçon dans lequel l’héroïne qui se transforme en garçon pour pouvoir se défendre en a très vite assez d’être «le plus fort, d’être un champion, d’être un garçon»…


Sur un tout autre registre, quelques excellents livres abordent avec justesse, sérieux et sensibilité la question de la difficile inadéquation entre l’identité de sexe et l’identité de genre. Le poète David Dumortier opère ce délicat glissement de l’extérieur (le rouge à lèvres) à l’intérieur. Medhi met du rouge à lèvres parce qu’il veut être aux yeux des autres ce qu’il ressent profondément. Il est «pas pareil», fille dans un corps de garçon ou garçon aux «manières de fille»… Dans le merveilleux texte de Catherine Zambon, Mon frère ma princesse, Alyan sait déjà, du haut de ses cinq ans que «la nature s’est trompée». Découverte douloureuse pour Toni dans Le Garçon bientôt oublié, interrogation vertigineuse pour Alexis dans Alexis, Alexia…, ou évidence tenace pour Liam / Luna, dans La Face cachée de Luna. Évidence également pour sa sœur, dans ce très beau roman de Julie Anne Peters, qui fait tout autant le portrait d’un adolescent transgenre que celui d’une magnifique relation entre un frère/soeur et une sœur pour qui il ne fait aucun doute que Liam est Luna et qui voudrait pouvoir dire à leur père «tu as deux filles, tu piges?».


Ces textes accompagnent les évolutions récentes de notre perception de la différence des sexes. Ils font écho au passionnant essai de Anne Fausto-Sterling qui, publié en 2000 aux États-Unis, vient tout juste d’être traduit en français, sous le titre Corps en tous genres: La dualité des sexes à l’épreuve de la science, aux éditions La Découverte – Institut Émilie du Châtelet. L’auteure, biologiste, historienne des sciences et féministe y malmène, avec la clarté de l’intelligence mais aussi avec beaucoup d’humour, toutes nos certitudes sur la dualité des sexes. Elle explique que «les humains hommes et femmes commencent tous leur vie avec les mêmes structures; la totale masculinité et la totale féminité représentent les extrêmes d’une gamme de types corporels possibles. Que ces extrêmes soient les plus fréquents a donné créance à l’idée qu’ils ne sont pas seulement naturels (produit par la nature), mais normaux (représentant un idéal statistique et social). Mais la connaissance de la variation biologique nous permet de conceptualiser les espaces moyens, comme naturels, même s’ils sont statistiquement peu courants.» De quoi écrire encore bien des histoires qui prennent en compte ces identités diverses et multiples.


En attendant, je vous conseille la lecture d’un roman qui interroge le lecteur sur ses préjugés de genre: Le Terrible trimestre de Gus. Dans ce petit roman pour jeunes lecteurs, illustré par Quentin Blake, on suit avec amusement les bêtises de Gus et rien dans le texte ni dans les images ne nous renseigne sur son sexe. Et malgré notre regard averti et supposé non conformiste… nous sommes au moins deux à Comptines à avoir avancé dans la lecture, persuadées que Gus était un garçon, pour découvrir, tout à la fin, qu’il, euh, elle, s’appelait Augusta!


De quoi continuer à s’interroger sur les/nos identités, sur le féminin et le masculin sans pour autant perdre de vue la question de la domination masculine. Lors d’un débat qui s’est tenu récemment à Bordeaux, une femme transgenre, expliquait que depuis qu’elle était devenue femme et tout en étant restée dans le même milieu professionnel, elle subissait, en quelque sorte comme les autres, le sexisme de ses collègues! Ce même soir, Vanessa Van Durme , comédienne et première transsexuelle belge qui vit dans la peau d’une femme depuis 1975, démarrait son spectacle Regarde maman, je danse, par cette question: pourquoi donc avoir choisi d’être une femme dans un monde dominé par les hommes?


Ariane Tapinos, librairie Comptines, Bordeaux



Mademoiselle Zazie et la robe de Max - Thierry Lenain & Delphine Durand - Nathan, coll. Premiers romans, 2011
Le Jour où je me suis déguisé en fille - David Walliams - Gallimard Jeunesse, 2010
Papa porte une robe - Piotr Barsony - Seuil Jeunesse, 2004 (épuisé)
Essie: T4, Et si j’étais un garçon - Claire Clément & Robin - Bayard Jeunesse, coll. Mes premiers J’aime lire, 2008
Mon frère ma princesse - Catherine Zambon - L’École des Loisirs, coll. Théâtre, 2012
Le Garçon bientôt oublié - Jean-Noël Sciarini - L’École des Loisirs, coll. Médium, 2010
Alexis, Alexia… - Achmy Halley - Hachette, Le Livre de Poche Jeunesse, 2004
La Face cachée de Luna - Julia-Anne Peters - Milan, coll. Macadam, 2005