vendredi 21 février 2014

Les messagères de la grande nuit des contes, par François Place (+ vidéo)


Dans le numéro anniversaire de Citrouille, n°60, François Place avait témoigné de son attachement aux Librairies Sorcières. A l'occasion de son passage à Evreux avec la librairie L'Oiseau-Lire dans le cadre du Prix Korczak (voir vidéo en bas de page), nous mettons son texte en ligne.

Elles ont une drôle de vie. Elles nichent au cœur des villes, dans des cavernes bruissantes de mots et de couleurs. On ne vient pas chez elles par hasard. On peut être accompagné d’un ou de plusieurs enfants, et c’est même plutôt bien vu. En même temps, on risque d’en perdre un, boulotté par un loup, un ogre, ou un robot-mixeur spatio-temporel. Mais c’est la vie, disent-elles en écartant les bras. Il faut les nourrir, que voulez-vous! Et elles passent la main sur la couverture d’un album de Tomi Ungerer qui baille à pleines pages, repu, en pleine digestion. Un pied de fillette en dépasse. Inquiet, vous hésitez à entrer davantage. Vous retenez la main de votre enfant qui vous tire de toutes ces forces. Vous devinez des recoins plongés dans l’ombre, des passages secrets et des portes invisibles. Il y a des empilements de cartons, aussi. Elles passent leur temps à les transporter, ces cartons. À les ouvrir, à les vider et puis à les remplir. Ça n’a pas de sens et ça n’a pas de fin. C’est une malédiction que le mage Les Offices leur a jeté. T’en auras plein le dos et plein les bras, des cartons! T’en auras sous les pieds et jusque par-dessus la tête! Et t’en rêveras toutes les troisièmes nuits de la cinquième lune de l’année du hibou. Bah, c’est la vie, disent-elles en soupirant. Elles attrapent un roman asphyxié sous la masse de ses congénères. Il faut bien les promener, que voulez-vous! Leur faire prendre un peu l’air!

Ensuite, leurs doigts s’envolent sur des claviers, et ça, c’est un sort que la fée Sophia leur a jeté: tu aligneras des chiffres jusqu’à la soixante-deuxième génération, et tes calculs tomberont toujours faux! Là, elles manquent d’arguments pour dire que c’est la vie. Je dirais même qu’elles ont un petit doute. Faut pas exagérer. La fée Comptabilité les avait pourtant prévenues: tu bosseras pour des clopinettes de l’aube au crépuscule et tu garderas le sourire! Elles voudraient bien que ça s’arrange avant la soixante-deuxième génération. La cinquante-troisième, déjà, ça serait un progrès appréciable. Que l’argent file pas toujours dans le même sens, par exemple. Si c’est possible, hein! On ne demande pas la lune, non plus…

Elles éteignent les lumières. Tirent le rideau de fer. S’engouffrent dans une petite voiture. Tournent au coin de la rue. Disparaissent.

Il faut avoir l’œil sacrément exercé pour les voir ensuite traverser le ciel en pleine nuit, par-dessus les toits des immeubles. Y a trop de lumière, aussi, avec tous ces lampadaires, ces publicités tapageuses, ces néons de halls de gare. Franchement, on ne voit plus les étoiles. Alors une sorcière qui passe furtivement, à cheval sur son manche à balai... faudrait des lunettes à infra-rouge, au minimum. Où elles vont, mystère et boule de gomme. Personne ne le sait.

Parfois, elles fêtent des anniversaires étranges à bord de bateaux-mouche dessinés par Claude Ponti. Elles sont comme ça. Elles peuvent avoir la taille qu’elles désirent, alors, un bateau-mouche ou une barque-libellule, pour elles, c’est du pareil au même. Elles ont trente ans et elles en ont cinq, elles ont trente ans et elles en ont dix, elles ont trente ans et elles en ont vingt, elles ont trente ans et elles en ont cent. Pour chaque bougie qu’elles soufflent, elles ont allumé des dizaines de milliers de feux follets, à qui elles ont murmuré: va, et ne t’éteins jamais! Elles sont les messagères de la grande nuit des contes. Ne vous inquiétez pas pour votre enfant perdu. C’est pour lui qu’elles sont là. Pour l’aider à se perdre un peu plus, avant de trop savoir où il est.

Ne craignez rien. Il s’est juste endormi. Il est là, sous un escalier. Le livre est encore ouvert dans ses mains.

François Place




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