mardi 18 mars 2014

Chouette! Penser - par Myriam Revault d’Allonnes





«Y a-t-il un âge pour philosopher? La question a depuis longtemps fait problème dans l’histoire de la philosophie...» nous rappelle Myriam Revault d’Allonnes. Elle y a pour sa part répondu en créant la collection Chouette! Penser. Elle nous explique pourquoi et comment.

J’ai créé la collection en 2006 car il me paraissait que le projet que je voulais mener à bien était absent (tel que je le concevais et l’imaginais) dans le champ de la littérature pour enfants et pour adolescents. L’idée d’introduire la philosophie auprès des enfants n’est, en tant que telle, pas nouvelle: elle avait été notamment défendue dans les années 1970 par le philosophe Jacques Derrida et par le GREPH (Groupe de Recherche sur l’Enseignement de la PHilosophie). Mais je n’ai pas cherché à la reprendre ou à la réactualiser dans la perspective d’un enseignement systématique dans les classes. Il s’agissait plutôt à mes yeux de rappeler combien la réflexion philosophique est une manière d’être très proche des enfants. Les enfants s’étonnent devant ce qui est, devant le monde qui leur apparaît: rien, pour eux, ne va de soi comme en témoigne la question «pourquoi?» qu’ils ne cessent de poser. J’ai voulu mobiliser cette complicité entre la philosophie et l’enfance en m’adressant à un lectorat à partir de la classe de 6e (il me semble difficile de «philosopher» au sens strict avec des enfants plus jeunes) mais plus âgé également, de pré-adolescents et d’adolescents.


Y a-t-il un âge pour philosopher? La question a depuis longtemps fait problème dans l’histoire de la philosophie. D’un côté nous avons les philosophes pour qui il est souhaitable que les enfants commencent à réfléchir le plus tôt possible, de l’autre ceux qui proclament que philosopher c’est sortir de l’enfance, lieu et moment constitutifs de l’opinion, du préjugé et de l’erreur. Montaigne soutient qu’on a grand tort de peindre la philosophie inaccessible aux enfants… On peut, selon lui, leur faire partager certains intérêts. À l’inverse, pour Descartes, l’enfance est le temps et le lieu de l’erreur et du préjugé. «Nous avons été enfants avant que d’être hommes»: la phrase de Descartes n’a pas seulement le caractère d’une banale évidence, elle signifie qu’il faut atteindre la maturité pour être capable de philosopher. Ce débat n’est pas simplement formel, il a un enjeu et il engage aussi une certaine conception de la philosophie et du rapport que nous entretenons avec elle.

Le titre de cette collection qui a le projet de faire de la philosophie avec les enfants – Chouette! Penser – n’a pas été choisi au hasard. L’emblème de la déesse romaine de la sagesse, Minerve, est une chouette. Un grand philosophe du XIXe siècle, Hegel, a écrit que l’oiseau de Minerve ne chantait que le soir. Il voulait dire (au fond il était du côté de Descartes et de ceux qui pensent qu’on ne peut philosopher qu’avec la maturité) que la réflexion philosophique était forcément une manière d’être qui vient tard, au crépuscule, aussi bien dans la longue histoire de l’humanité que dans la vie de chacun d’entre nous. Je ne suis pas d’accord avec cette conception, pas plus que les auteurs qui écrivent dans cette collection. Deux grands philosophes, Platon et Aristote, affirmaient que l’on commence à devenir philosophe à partir du moment où l’on s’étonne devant ce qui est. Or, cet étonnement, ce questionnement devant l’existence des choses du monde, qui, mieux qu’un enfant, en est capable? Nous avons tous fait le pari de cet étonnement. Et je suis convaincue qu’il n’y a pas plus de difficulté à s’adresser à un public d’enfants (à partir de onze, douze ans) et de pré-adolescents ou d’adolescents qu’à un public adulte de non-spécialistes. On doit pouvoir tenir l’exigence de rigueur, de réflexion sans faire appel à des notions techniques, à un vocabulaire spécialisé il suffit de ne rien présupposer comme étant déjà connu.

Les auteurs qui écrivent dans la collection – et c’est une singularité par rapport à beaucoup d’autres ouvrages – ne sont pas des auteurs de jeunesse. Ce sont des philosophes, des écrivains, des universitaires qui traitent de questions qui leur tiennent à cœur, qu’ils estiment importantes, qui sont souvent au centre de leur réflexion et de leur travail philosophique. Mais ils font l’effort de rendre leur pensée accessible à ce jeune lectorat non pas en abaissant les exigences quant au contenu, mais en rendant ce contenu abordable: pas de mots techniques (les mots qui pourraient poser problème sont expliqués en marge dans les bulles), pas de présupposés théoriques, le chemin du raisonnement, la progression doivent être explicités.

C’est la raison pour laquelle la maquette de la collection est également très recherchée. L’idée d’illustrer ainsi la réflexion ne signifie pas qu’on l’édulcore mais qu’on manifeste son caractère vivant, ludique et esthétique aussi. Nous pensons que s’effectue ainsi un véritable va-et-vient entre le travail (et le plaisir) de la pensée et le recours à l’image et au dessin. Outre les illustrations, les explications de mots et de concepts ne sont pas renvoyés en fin d’ouvrage, selon un système de notes traditionnel, mais en vis-à-vis sur la page elle-même, dans des petites bulles en forme de chouettes. Par ailleurs, les petites citations de textes philosophiques ont répondu à une demande des enfants, lorsque nous avons expérimenté l’idée de la collection dans des classes de 6e et de 5e, avec des professeurs de français essentiellement.

Le choix des thématiques se fait de deux manières: soit qu’ils me proposent des sujets qui leur sont chers ou leur tiennent à cœur (et qui me paraissent intéressants voire essentiels) soit que je leur demande, en fonction de leurs travaux, de leurs ouvrages, de traiter telle ou telle question que je considère comme quasi-incontournable. Il est évident que les choix intellectuels qui président au développement de Chouette! Penser sont liés à la capacité d’actualiser la réflexion philosophique et de la rendre à la fois vivante et inscrite dans les préoccupations d’aujourd’hui. La responsabilité, la justice, l’obéissance, la protestation ou la révolte (en rapport par exemple avec les mouvements des Indignés) sont évidemment des thèmes tout à fait actuels et qui concernent aussi les enfants et les adolescents. On sait par exemple que les premières expériences de l’injustice peuvent être vécues très tôt par les enfants et qu’ils accèdent par elles à une réflexion sur le juste et l’injuste. De même la question de l’obéissance qui est au cœur de leur apprentissage et de leur éducation ne va pas de soi: d’où l’ensemble des interrogations que l’on peut mener à partir de là. Mais il y a bien d’autres sujets qui focalisent leur attention: la guerre, la mort, Dieu, la méchanceté, le travail, etc… 

La diversité de ces questions nous a conduits à mener un nouveau projet en liaison directe avec la collection Chouette! Penser: celui d’un abécédaire (un peu à la manière de l’abécédaire de Gilles Deleuze) qui répond au même esprit et à la même inspiration. Nous avons donc proposé à vingt-six philosophes de mener une enquête sur les mots qui les intéressaient. Et d’essayer d’en faire des concepts pour mieux nous aider à comprendre le monde. Leurs textes sont donc autant de tentatives pour donner un sens philosophique à des termes que nous employons souvent sans trop y réfléchir. Il s’agit bien de petits «essais» où chaque auteur nous explique ce qu’il entend dans un mot de la langue, comment celui-ci l’aide à penser et provoque sa raison.

L’imaginaire et l’invention y jouent un rôle puisque pour chaque lettre, il a fallu trouver un mot dont on a considéré qu’il est important de parler. Toute la philosophie ne tient pas en vingt-six mots, bien sûr. Il a fallu faire des choix: choisir par exemple qu’à la lettre «A» correspondrait le mot «artiste» et pas «amour» ou «autrui». Mais il est question de l’amour à la lettre «K» («Kiffer») et d’autrui à la lettre «H» («Humain») ou «R» («Respect»). C’est aussi cela la logique d’un abécédaire: on y parle des choses là où on ne s’y attend pas. Comme dans la philosophie, il y a des déceptions (pourquoi tel mot n’y figure pas?), des surprises (on peut rapprocher des choses qui ne se ressemblent pas) et des joies de lectures et de découvertes.


Myriam Revault d’Allonnes





«Ce que veulent les jeunes, c’est comprendre un monde où tout ne va pas de soi, pour y prendre part. Tenter de répondre aux questions existentielles, morales et politiques que l’on se pose depuis toujours (mais pas forcément de la même manière) et à celles qui surgissent aujourd’hui, sortir des clous de l’enseignement, mobiliser cette complicité entre la philo et les ados: ce sont les enjeux de cet Abécédaire. 26 philosophes contemporains y abordent 26 notions essentielles et/ou insolites, mises à la portée des jeunes, pour répondre à leurs préoccupations (Kiffer, Désobéir...), décrypter les énigmes du vivant (Gène, Naturel…), du vivre ensemble (Travail, Respect…), de l’être (Bonheur, Moi…), les enjeux du politique (Santé, Opinion...) et mobiliser, comme le veut la philosophie depuis Platon et Aristote, l’étonnement devant le monde.» (Myriam Revault d’Allonnes)