vendredi 16 mai 2014

Le pouvoir de la musique dans la littérature jeunesse... et à la librairie Rêv'en pages de Limoges !

Ce matin, Cyril est arrivé à Rêv'en pages et tout en sifflotant, nous a annoncé: on va écrire un article pour le prochain Citrouille! Le thème: le pouvoir de la musique dans la littérature jeunesse. Euh, chouette… mais… si, comme le dit l’adage, la musique adoucit les mœurs, le pouvoir de la musique, que fait-il, lui?… On en est resté coi, et bien que le silence soit d’or, avouez que pour parler musique c’est un tantinet fâcheux…  Par Claire Lebreuvaud, librairie Rev'en pages, Limoges.

Une drôle de musique qui semblait s’échapper d’une pile de bouquins oubliée dans un coin a tinté à nos oreilles. Intrigués on s’est approchés, un peu surpris d’y découvrir un enfant, attifé de manière quelque peu saugrenue pour notre époque, qui nous regardait tout en soufflant dans une flûte. Il se passe parfois de drôles de choses dans une librairie Sorcière! Et, irrésistiblement attirés par le son de sa flûte, on s’est mis à le suivre dans sa déambulation mélodique à travers la librairie.


Do, ré, mi… un livre a surgi d’un rayon pour atterrir au pied de Marine, ouvert sur une double page: «Louise fit glisser ses doigts sur les cordes. Chaque vibration faisait scintiller le silence. À travers la poussière d’un miroir, elle se vit transformée».1 Et Marine de chantonner: «Trois petites notes de musique pour retrouver confiance, c’est ça le pouvoir de la musique!» Car cette Louise-là, petite frimousse qui se trouve horriblement banale, va changer sa vision d’elle-même en jouant de la harpe. Il va en aller de même, dans d’autres livres compères, pour Anton Kraszowski qui va trouver un nouvel élan en jouant du cervelas et d’un tas d’autres instruments bizarres du Moyen-âge 2; ou encore pour Alexandre, qui n’est ni grand, ni petit, juste moyen, supermoyen avant qu’une chose avec un clavier noir et blanc, qui pèse trois cent cinquante kilos ne change sa vie.3La musique va transcender également les préjugés, à une époque où il n’est pas dans les us et coutumes que les filles en jouent, quand l’une d’elle, à l’oreille absolue, que le moindre couac fait tourner de l’œil, née le soir de la Sainte-Cécile (sainte patronne des musiciens) devient une sacrée saxophoniste et tombe amoureuse d’un musicien noir de La Nouvelle Orléans.4...  «La musique a un autre un super-pouvoir peu connu», s’est enflammée Marine, «celui de faire d’une vache, appelée Sophie, une bête à concours… de musique.»5 On ne l’arrêtait plus, Marine… sauf que sans crier gare, notre garçonnet a recommencé à souffler dans sa flûte.


Do, ré, mi… Damien a attrapé au vol un gros livre avec, sur la couverture, une guitare bleue. «Astor fit résonner le rythme d’origine sur sa batterie, pendant que Vernon braillait les vraies paroles de sa voix rugueuse. Il connaissait toutes les chansons du groupe. Les soldats qui avançaient vers les Rowdies gagnèrent dix pieds de terrain. Voyant cela, les gamins des rues calèrent leurs orteils dans les fentes entre les pavés, se baissèrent et appuyèrent leurs épaules contre leurs boucliers improvisés. Quelques-uns poussèrent des cris lorsque les couteaux et baïonnettes s’enfoncèrent dans leur chair. Mais ils tinrent bon, et l’avancée ennemie fut bientôt arrêtée»6. «Oui, la musique a ce truc de nous rendre plus fort contre l’oppresseur, de nous exalter collectivement». Et Damien qui adore lui aussi pousser la chansonnette a fredonné une jolie rengaine pour appuyer son propos: «celui qui chante devient si fort que rien au monde ne peut l’atteindre». Regardez les musiciens de Brême, grâce à la musique ils trouvent le courage de faire fuir les voleurs… C’est comme ces cinq affreux, une hyène, un crapaud, un rat, une araignée et une chauve-souris qui se trouvent moches: quand ils décident de jouer de la musique ensemble, une musique si gaie qu’elle ameute tout le quartier, ils font oublier à tous leur laideur! 7Et les Chats Pelés, en voilà des gars qui s’y connaissent en musique! Ils nous content l’histoire de Fil et Pippo, poursuivis par un méchant ogre nommé Silence. Les deux amis trouvent alors refuge dans le grand livre de la musique où ils apprennent à construire un curieux instrument, une contrebassine, capable de neutraliser le géant. Et alors la musique éclate, elle triomphe à tel point que l’on surprend à la dernière page le géant Silence jouant avec un minuscule pipeau.8 Damien a repris sa chansonnette, «celui qui chante…»


Do, ré,… couac, notre joueur de flûte a raté une note. «Mais non, moi je n’entends qu’une musique de marche dit Willie. Écoutez résonner sur les trottoirs les martellements et les pas cadencés exécutés par des centaines de pied. Boum, tap, hop! Boum, tap, hop!9 À quoi les copains de Troun semblent répondre: «Au fond quand on y pense, tout fait du bruit! Si on en faisait aussi? Quel vacarme dans les champs, quel tintamarre dans les cuisines! Quelle cacophonie dans les collines».10C’est également le credo de Tibois, piètre musicien une trompette à la bouche, mais qui se révèle un virtuose génial quand, renvoyé de l’harmonie municipale il invente sa propre musique faisant résonner une brosse ou tintinnabuler une casserole.11 N’oublions pas Junior à qui ses parents offrent un ukulélé espérant calmer ses ardeurs de brise-tout, «seulement Junior manie le ukulélé de façon tout à fait personnelle, n’ayant que faire de la manière traditionnelle. Il pourrait se contenter d’en jouer, cette petite peste, mais préfère s’en servir pour tout le reste. Schwwiiinnnggg!!! Booooiiiinnngggg!!!»12



«Stop!» a crié Cyril. Et de nous citer tout à trac du Queneau dans le texte: «Tapage nocturne, chahut lunaire, boucan somnivore, médianoche gueulante13Revenons à nos moutons, enfin à nos notes et nos croches, et parlons de la musicalité des mots, ça c’est un pouvoir incroyable, non? La rythmique des mots, la cadence des phrases, le tempo du texte? Raymond Queneau et sa Zazie, bien sûr, Prévert et sa Lettre des îles Baladar, évidemment, «et c’étaient l’île À Part, l’île Subito Presto ou l’île Incognito. Suivant leur humeur du moment, suivant le bon ou le mauvais temps, ils les traitent différemment. Un jour ils les appelaient les Défensives, les Méfiantes, les Redoutables, les Imprévues, les Intraitables, les Farouches, les Fugitives».14Mais Hubert Ben Kemoun aussi, avec sa mélodie de Mélodie15 où une enquête policière se résout en rime. Et Élisabeth Brami également, qui jongle formidablement avec les mots et les rimes avec son oisillon né sans nom.16 Ce n’est tout de même pas un hasard non plus, si c’est un musicien qui nous a fait goûter à l'écume des jours en nous arrachant le cœur: «Il y avait une église, des pigeons, un square, des bancs, et devant, des autos et une autobus sur du macadam. Le soleil aussi attendait Chloé, mais lui pouvait s’amuser à faire des ombres, à faire germer des graines de haricot sauvage dans les interstices adéquats, à pousser des volets et rendre honteux un réverbère allumé pour raison d’inconscience de la part d’un Cépédéiste»17 Boris Vian, en voilà un auteur qui savait faire swinguer ses mots, tout comme Insa Sané, qui aujourd’hui fait slamer sa littérature. «Des fois pour un J’te jure, je t’aime, on se déboutonne. Ouais, c’est l’amour monotone quand on a vingt printemps d’automne (...). On s’allonge sur des civières, on jure sur leur tête pendant que nos mères pleurent des rivières. Eh! vingt ans, ça peut être un supplice, et c’est pas une gorgée de 8-6 qui pourra soigner les cicatrices; si tu crois en un monde meilleur, t’as trop regardé Star Trek; la génération Star Ac nique sa vie, parle le truc! À vingt ans, on est bête et méchant, on sait pas ce que c’est le bonheur, on est juste… vivant»18


C’est alors que Marie, notre graphiste a pointé son nez: «D’accord, la musique a le pouvoir de faire sonner les mots, mais sait-elle faire swinguer les images? ». Do, ré, mi… Il commençait à nous agacer un brin, notre joueur de flûte mais on a aperçu un album voleter devant nos yeux. Un album avec à l’intérieur un troquet où on bat la mesure au son du juke-box. Une pièce glissée dans la machine et le son jaillit. Les clients tour à tour se métamorphosent, à chacun son refrain, des cadences endiablées du punk aux douces mélodies de la musique de chambre. L’un se transforme en John Travolta, l’autre devient Luciano Pavarotti ou Marilyn Manson.19 «Oui» a dit Marie tout en se dandinant au son de la musique «ça fonctionne! C’est pétillant, ça swingue, musette, hip-hop, disco et tout ça sans un mot. Tout comme dans Les Voisins musiciens où un petit garçon qui s’ennuie se met à sa fenêtre pour jouer du violon. Une fillette se penche alors pour écouter la première note et décide de répondre en s’installant au piano. Les notes de violon s’accordent aux notes du piano, chaque note est une couleur dans cet album dépouillé de tout texte. Des couleurs d’abord pastels puis plus vives au fur et à mesure que la musique s’emballe 20. Laëtitia Deverney fait elle aussi preuve d’une virtuosité graphique incroyablement mélodique dans Diapason. Un chef d’orchestre venu se perdre en forêt sans doute pour trouver l’inspiration, se hisse à la cime du plus grand feuillu pour diriger un concert. «Dès les premières mesures, les feuilles prennent leur envol comme autant de notes virevoltantes, s’animent, se croisent en rythme, jouant des pleins et des vides comme on joue des blanches et des noires, tiennent la note pour remonter le crescendo dans une envolée lyrique. Laëtitia Devernay imprime une cadence à sa partition si originale, nous berçant avec sa symphonie sans un mot, sans une note, juste les images !» nous affirme Marie qui, après un numéro de claquettes à couper le souffle, est retournée à sa planche à dessin.21


Enfin, il est temps comme le chantait le grand Jacques que les musiciens rangent leurs saxos et leurs violons et leurs moustaches. Notre enfant musicien a disparu aussi soudainement qu’il nous était apparu, laissant derrière lui un dernier livre (et bientôt cet article!) C’est en voulant replacer le livre sur une étagère juste, entre Pierre et le loup et Le Carnaval des animaux, que je n’ai finalement pas été surprise de reconnaître sur la couverture notre joueur de flûte. Celui de Hamelin…


L'équipe de Rêv'en pages, ill. de ​Marie Tandeau de Marsac


1- La Harpe / Rémi Courgeon – Flammarion-Le Père Castor
2- Comment j’ai changé ma vie / Agnès Desarthe – École des Loisirs (Neuf)
3- Supermoyen / Susie Morgenstern – École des loisirs (Mouche)
4- Le Swing des marquises / Muriel Bloch – Naïve
5- Sophie, la vache musicienne / Geoffroy de Pennart – Kaléidoscope
6- Astor, le riff de la rue / Richard Harland – Hélium
7- Les Cinq affreux / Wolf Erlbruch – Milan
8- Vive la musique! / Les Chats Pelés – Le Seuil Jeunesse
9- Le Rythme de la rue / Linda England – Circonflexe
10- Le Troun et l’oiseau musique / Elzbieta – Rouergue
11- Tibois fait de la musique / Ashild Kanstad Johnsen – Rue du Monde
12- Un ukulélé pour Junior / Aurore Damant – Éd. de La Balle
13- Zazie dans le métro / Raymond Queneau – Gallimard (Folio junior)
14- Lettre des îles Baladar / Jacques Prévert – Gallimard   
15- Mélie mélodie / Hubert Ben Kemoun & Bruno Heitz – Le Seuil Jeunesse
16- L’Oisillon né sans nom / Élisabeth Brami & Lionel Le Neouanic – Les Grandes Personnes
17- L’Écume des jours / Boris Vian – Le Livre de poche
18- Daddy est mort / Insa Sané – Sarbacane (Exprim')
19- Juke Box / David Merveille – Rouergue
20- Les Voisins musiciens / Junko Shibuya – Autrement Jeunesse
21- Diapason / Laëtitia Devernais – La Joie de Lire

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