jeudi 5 juin 2014

Gaia Guarino : «J’ai toujours considéré la France comme un pays mythique du point de vue de l’édition des albums jeunesse.»


Autoportrait de Gaia Guarino


Gaia Guarino, jeune illustratrice de Louise de New York (éditions Courtes et Longues, 2013), a reçu le prix du 1er album 2014 décerné par les librairies Sorcières (lire ici). Pas encore tout à fait remise de ses émotions, elle vient de confirmer son talent et son originalité dans un deuxième volet des aventures de Louise, Louise de New York l’actrichanteuse (lire ici la présentation de cet album). Italienne, elle vit et travaille dans une petite ville dans la région de Naples. Elle rejoint ainsi nombre d’illustrateurs et auteurs de son pays ayant trouvé une reconnaissance auprès d’éditeurs français. Elle nous raconte ici son parcours. Par Silvia Galli, librairie Le Chat Pitre, Paris.

- Je suis très contente de te rencontrer, Gaia. L’album Louise de New York est un de mes préférés parmi ceux qui ont concouru au Prix du 1er album 2014 …
- Merci ! Je n’aurais jamais cru que cet album soit sélectionné pour un prix, car c’est justement, à 34 ans, ma 1ère publication. Me voir primée dès cette 1ère œuvre signifie vraiment beaucoup pour moi.

- Comment est né ton intérêt pour la littérature jeunesse et quelle est ta formation d’illustratrice ?
- Pendant que je fréquentais une faculté de langues, je me suis inscrite également à l’école internationale des « fumetti » (B.D.) et des « comics » de Rome. Très vite je me suis tournée complètement vers une formation artistique à l’Ecole des Beaux Arts où je me suis spécialisée dans la scénographie et les arts graphiques appliqués à l’édition. La rencontre avec une illustratrice à l’école internationale de comics et l’étude de la couleur et de ses propriétés m’ont ouvert un monde nouveau. C’était un espace bien plus vaste que celui du dessin B.D. C’est à partir de ce moment que j’ai décidé de me consacrer plutôt à l’illustration de livres pour la jeunesse.

Tout de suite après j’ai suivi un cours avec l’illustrateur Jindra Capek, à Sarmede, dans la région de Venise, où il y a une école d’illustration qui propose des stages intensifs avec des professionnels du monde entier. J’ai pu étudier le travail de grands noms de ce métier, comme Stepan Zavrel , qui a été le fondateur de l’école, ou Emanuele Luzzati. C’est là que j’ai vraiment pris conscience de ce qui correspondait le plus à la manière dont je voulais dessiner. Du reste, c’est vraiment à partir d’artistes comme Luzzati et Zavrel qu’en Italie s’est répandu un certain usage de la couleur et des textures (1).

J’ai travaillé vraiment beaucoup à l’aquarelle et c’est ce qui m’a bien appris à utiliser la couleur. Mais j’aime aussi utiliser des textures. Je m’en sers pour remplir des espaces, en particulier pour évoquer le style et les ambiances des années ’50. J’ai une vraie passion pour ces années là, surtout pour les danses de cette époque, le swing et le rock & roll. Je prends même des cours de danse, depuis des années. J’aime beaucoup tout ce qui y est associé, dans la mode, dans le mobilier, dans l’architecture. Les textures que j’insère entre mes dessins m’aident à recréer ce style.


- Comment réalises-tu l’insertion technique de ces textures dans tes illustrations ?
- Je travaille beaucoup avec l’ordinateur. Je vais chercher des images sur internet, des photogrammes de vieux films, des accessoires, des décors. Ensuite je redessine les détails qui m’intéressent à la main, car les images tirées de vidéos ont tendance à perdre de netteté et de précision quand on les agrandit pour les insérer dans des illustrations.

- Dans tes dessins, j’ai été frappée également par la compositions de l’image et par l’originalité des points de vue où tu places le lecteur : vues en plongée, travail sur les variations d’ échelle, regard qui se place à hauteur des gratte-ciels new-yorkais …
- C’est quelques chose que j’ai hérité de ma formation à l’école du fumetto, parce qu’on nous faisait travailler énormément sur les cadrages, pour éviter d’ennuyer le lecteur et le surprendre sans cesse. J’ai appris à considérer les scènes d’une histoire à partir de différents points de vue, pour jouer avec le mouvement. En réalité, il s’agit de quelque chose que j’ai eu du mal à assimiler et à appliquer avec naturel, car ma préoccupation première est plutôt de construire une image claire, simple, propre. Du coup, au début, je n’arrivais pas à concevoir de cadrages hors normes, étonnants. Maintenant cela m’amuse. J’aime, dans une histoire, donner du mouvement au récit., surprendre le lecteur, le divertir.

- Pour revenir à Louise de New-York, Jean Poderos a écrit l’histoire en pensant expressément à ton travail d’illustratrice …
- Oui, en effet. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois au Salon du livre de Montreuil. Auparavant j’avais envoyé mon book à toutes les maisons d’édition présentes sur le salon – chose que je pratique depuis des années avec les différents éditeurs italiens, mais sans avoir jamais obtenu de réponse. Jean Poderos m’a fixé un rendez-vous et il m’a tout de suite dit qu’il aimait beaucoup mes dessins mais qu’il n’avait pas de texte à illustrer sous la main et qu’il m’aurait re-contactée. J’ai cru que, comme il arrive trop souvent, je n’aurais plus jamais de ses nouvelles. Et voilà que, contre toutes mes attentes, il m’a rappelée quelques temps après en me disant qu’il avait écrit lui-même une histoire. C’est une histoire qui m’a tout de suite plu parce que je l’ai trouvé « différente ». Je lis beaucoup d’albums jeunesse et le récit qu’il m’a proposé m’a paru décidément hors norme, voir bizarre, par sa construction. Je me suis demandé si c’était inspiré d’un jeu que font les enfants français. De plus Jean Poderos m’a beaucoup fait rire lorsqu’il me l’a lue car il faisait des voix particulières pour tous les personnages, il les mettait en scène, comme s’il était un papa en train de lire l’album pour sa petite fille. C’était vraiment amusant.


- C’est une histoire qui joue sur des niveaux de lecture différents : on entend la voie d’une maman qui appelle son enfant, mais on ne le comprend qu’à la fin du récit. Dans le même temps, l’album est un vrai thriller car, tant qu’on ne comprends pas que les appels adressés à Louise viennent de sa maman et que Louise est un enfant déguisé en détective, on se demande qui crie et quel crime se trame…
- En effet, j’avais peur qu’on ne comprenne pas bien le personnage. Voilà pourquoi dans la représentation de Louise déguisée en femme âgée j’ai gardé des éléments de Louise enfant : les yeux, principalement, même si j’en ai alourdi les contours comme s’ils avaient été marqués par le temps. J’ai essayé de souligner des similitudes, de manière que les enfants, arrivés à la fin de l’histoire, puissent feuilleter le livre à l’envers et retrouver des indices sur la véritable identité enfantine de Louise.

- Comment est née pour toi l’idée de tenter ta chance auprès d’un éditeur français et comment considères-tu la littérature jeunesse en France ?
- Depuis que je connais l’univers de l’illustration, j’ai toujours considéré la France comme un pays mythique du point de vue de l’édition des albums jeunesse. Et je ne crois pas être la seule dans ce cas même si, personnellement, j’ai une passion toute particulière pour la France et pour la langue française. J’ai toujours senti que l’illustration en France, ainsi que la B.D. en Belgique, jouissent d’une considération tout à fait différente qu’en Italie. En France, l’illustration est appréciée de la même manière que tout autre forme d’art. Devenir illustrateur implique, de toute manière, exercer un métier de conte de fées. Le faire en France a une valeur encore plus grande. Pour moi, être publiée en France équivaut à une confirmation, comme si je me disais : « ce que je fais vaut décidément quelque chose si un éditeur français accepte de me publier ». Mais il est évident que pour moi aurait également de la valeur d’être publiée en Italie. Ce n’est pas par chauvinisme, mais il me reste une pointe d’amertume de ne pas avoir trouvé un éditeur italien disposé à me donner une chance en tant d’années passées à me former et à travailler comme illustratrice. J’ai envoyé des tas de mails à toutes les maisons d’éditions, j’ai fréquenté la Fiera de Bologne, chaque année en apprenant d’avantage à m’endurcir dans mon esprit et dans ma volonté de faire de l’illustration, que quand je suis arrivée au salon de Montreuil en 2012 je ne pouvais pas croire qu’un éditeur m’aurait enfin remarquée. Ce qui est inouï c’est que mes premiers contacts en France ont abouti immédiatement à une publication !

- En travaillant avec les éditions Courtes et Longues, il faut dire que tu as rencontré une maison d’édition avec un caractère bien particulier dans l’univers éditorial français : leurs publications pour la jeunesse sont souvent des livres d’artistes. Si tu devais penser à une maison d’édition italienne pour la traduction de ton album, à qui penserais-tu ?
- Je ne pourrais pas indiquer un éditeur italien dont le travail correspondrait exactement à celui de Courtes et Longues, mais il y a une maison d’édition italienne que j’estime beaucoup et où j’aimerais particulièrement être publiée, qui est Orecchio Acerbo. Sans avoir tout à fait la même épaisseur artistique que Courtes et Longues, j’apprécie quasiment tout ce qu’elle publie. Je suis très critique sur les livres illustrés mais ce qui me plaît est régulièrement publié par Orecchio Acerbo. Leurs livres sont assez diversifiés du point de vue du dessin, toujours soignés. Il y a des maisons d’édition plus grosses et plus importantes en Italie, mais c’est celle-ci que je préfère.

- Avant la publication de l’album Louise de New York et de sa suite, comment as-tu vécu de ton métier d’illustratrice ?
- Je mène une vie plutôt modeste, mais j’ai eu la chance de me faire une petite place au niveau de ma ville et de ma région grâce à plusieurs travaux en tant que graphiste, créatrice de logos, de manifestes pour des évènements divers, d’affiches ou d’animations publicitaires. Cependant, le mien reste un métier difficile et j’ai souvent été amenée à faire des petits boulots n’ayant rien à voir avec l’illustration, pour vivre. Maintenant j’espère que l’album de Louise, sa publication en France, le prix dont j’ai été honorée, m’ouvriront des portes également en Italie.

- Est-ce que tu aimerais concevoir un album dont tu serais également auteur, en plus qu’illustratrice ?
- Cela ne me tente pas pour l’instant. Je ne me sens pas très douée pour l’écriture. Je ne me trouve pas assez originale, assez poétique, assez soignée …J’ai déjà fait quelques rares tentatives, mais je suis tombée dans des platitudes. Même quand j’ai des idées de récit, je ressens le besoin de m’adresser à quelqu’un d’autre pour les mettre en forme. En fait, jusqu’à aujourd’hui, mes idées ont plutôt abouti à de brèves animations. Je me préfère comme metteuse en scène et réalisatrice que comme conteuse, même s’il s’agit toujours de narration. Quand j’ai une idée à moi, j’aime choisir un mode d’expression qui me permette de tout contrôler et de m’exprimer au maximum par l’illustration.

Propos recueillis et traduits par Silvia Galli, librairie Le Chat Pitre à Paris

1. Parmi les noms cités, sont disponibles en France uniquement deux titres de Jindra Capek en tant qu’auteur : « Un gâteau cent fois bon » et « Histoire de la lettre que le chat et le chien écrivirent à leurs amies les petites filles », tous les deux édités par Père Castor, Flammarion.

Gaia Guarino