mardi 1 juillet 2014

Comment parle-t-on d'écologie aux enfants?


C'est peu de le dire, l'édition jeunesse sur les questions d'environnement est pléthorique et les libraires n'en peuvent plus des Mon doudou c'est la Terre ou Je ferme le robinet qui s'entassent dans leurs rayons. Il est désormais impossible d'appréhender cette production autrement que par des coups de sonde arbitraires, mais on peut aussi s'amuser à la classer par grandes familles, selon les partis pris des auteurs.


Les classiques. C'est dans les années 1960 que Shel Silverstein et Iela Mari publient L'Arbre généreux ou La Pomme et le papillon, toujours réédités à l’École des Loisirs. Si Silverstein adopte le registre sensible, Mari hésite avec une approche savante, la compréhension nourrissant l'émerveillement. Les Sciences naturelles de Tatsu Nagata au Seuil [lire ici la chronique de la librairie La Boite à Histoires, ndlr], ou des livres originaux comme Jouets de plantes de Christine Armengaud aux éditions Plume de Carotte – qui enseigne la fabrication de menus objets à partir de feuilles, fruits ou tiges – prolongent cette tradition, alors que les deux approches sont maintenant le plus souvent opposées.

Le pissenlit et L’escargot
Les savants. Documentaires sur le cycle de l'eau, sur les animaux de la forêt tropicale... Ces livres d'environnement, très bien documentés et un peu ennuyeux, sont des incontournables, apparus bien avant la vague écologiste des années 2005-2007. Ils sont aujourd'hui un peu démodés, et on trouve plus facilement des livres savants avec une dimension normative ou politique. L'année 2010 de la biodiversité a par exemple suscité la parution d'ouvrages sur ce sujet. Le Gorille et l'orchidée (Rue du Monde) vaut le coup d’œil, comme souvent chez cet éditeur, mais à mettre en valeur un par un ces animaux et plantes en danger, il s'avère incapable d'exprimer ce qu'est un écosystème, à savoir les interactions entre flore, faune, sols, climat. Sa valeur scientifique reste plus faible que celle de Petites et grandes histoires des animaux disparus, d'Hélène Rajcak et Damien Laverdunt (Actes Sud), qui a été élaboré en collaboration avec le Muséum national d'Histoire naturelle, et explore la fiction en donnant une dimension narrative forte aux extinctions d'espèces dont on connaît l'histoire. La Biodiversité c'est la vie, de Denis Cheyssoux et Frédéric Denhez (Hoëbeke), est le moins attirant des trois, avec sa présentation plutôt moche, mais c'est celui qui adopte l'approche la plus globale, en considérant les écosystèmes dans leur entier et sans oublier la dimension sociale des dangers qu'il décrit. Ainsi la perte de biodiversité n'est pas un problème facile à résoudre avec un peu de volontarisme, mais qui a des causes socio-économiques bien ancrées, mettant en jeu de nombreux intérêts: par exemple non pas l'agriculture en général, et que voulez-vous on ne peut pas s'en passer, mais une certaine agriculture productiviste avec une farouche volonté exportatrice.



Même approche politique et globale dans le généraliste L'Environnement, de Jean-Baptiste de Panafieu (Gallimard), qui se paye le luxe d'une belle introduction, avec des partis pris forts, qui mêle approche historique et culture scientifique. Le livre contient une entrée «société de consommation» et, plutôt que de simplement stigmatiser, explique: «la société industrielle pousse les pays riches à produire et à consommer (…) toujours plus». Avec des ambitions similaires, Environnement et écologie, de Catherine Stern (Actes Sud-Ademe), fait la part moins belle au social, mais se veut néanmoins volontariste, proposant expériences et actions concrètes qui le font pencher du côté du normatif. L’Écologie, de Stéphane Ledu (Milan) se montre résolument scientiste («les solutions pour respecter la nature» sont uniquement techniques) et fait la morale aux jeunes consommateurs/trices avides, du haut de ses pages... en plastique.


Les politiques (et les dépolitisés). La politique, c'est la concertation entre intérêts opposés. Si sauver la planète est un objectif consensuel, l'écologie en revanche est un sujet politique. C'est une dimension qu'on trouve peu dans les ouvrages jeunesse... comme dans les apologies de l'éco-citoyenneté à l'attention des adultes. Les conflits autour de la conciliation des intérêts, les responsabilités variées, tout cela y apparaît peu. Le très beau et très dur Quand nous aurons mangé la planète, d'Alain Serres et Silvia Bonanni (Rue du Monde), construit autour d'une citation des Indiens Cree, n'explicite pas ce qui se trouve derrière le «nous» culpabilisant du titre et du texte, et comment l'être humain peut menacer d'engloutir les dernières glaces de cette banquise où il ne figure pas. Même si la biologiste et journaliste Rachel Carson est parfois citée, seul Philippe Godard fait apparaître dans Demain le monde (La Martinière) l'histoire de la pensée des relations entre sociétés et nature, à travers des théoriciens et des acteurs politiques, tandis que Le Grand livre pour sauver la planète (Rue du Monde) réduit le propos des écologistes à des «slogans».


Les normatifs et les prétextes. Toujours avec une dimension informative forte, d'autres livres basculent franchement dans le conformisme. Il s'agit de répandre un mode de vie «éco-citoyen» basé sur quelques symboles (dont le fameux tri des déchets) sans remettre en cause ce qui fait l'essentiel de la prédation que nous exerçons sur les ressources naturelles mondiales, la mise au turbin 40h/semaine de la population adulte en vue de gagner la guerre économique. L'Ademe communique (peu) sur le fait qu'un quart seulement de notre empreinte écologique repose sur nos choix de consommation et de mode de vie, et que le reste dépend de notre organisation sociale, de notre agriculture, de notre industrie, de notre système de transports... Qu'à cela ne tienne, les jeunes générations seront éco-conformes. Les bouquins made in China de L’Élan Vert disent ainsi J'éteins la lumière, Je ferme le robinet, Je trie les déchets, J'ai un sac d'école écologique, Je regarde avant de traverser et Dis bonjour à la dame (ces deux derniers n'ont pas été consultés pour cette sélection, mais à quoi bon se priver du plaisir de les citer?) Le monde s'y réduit à ma famille, mon école, ma rue. Rien qui fâche et, même si le livre est français, dans J'éteins la lumière les auteur-e-s n'ont pas jugé bon de faire apparaître les 17 % du nucléaire dans la liste des sources d'énergie. Les éoliennes doivent être moins anxyogènes pour les petits, mais comment éviter de parler du nucléaire à des enfants qui ont beaucoup de chances de prendre un jour l'autoroute A7 ou un train Lyon-Marseille, et de voir défiler les centrales nucléaires de Cruas, Tricastin et Marcoule? Faudra-t-il leur fermer les yeux pendant toute la durée du voyage?


L'approche normative se rencontre aussi seule, sans valeur ajoutée savante ou sensible. Les Animaux du monde ou Le Bon geste, de Frédérique Fraisse (Quatre Fleuves) ont le redoutable privilège d'être les seuls de la sélection à ne rien faire d'autre que la leçon. Le tout sur papier kraft, façon écolo... made in China. Malgré son ambition graphique supérieure, Range ta planète de Chacha Boudin (L'Initiale), qui mêle des visuels façon 1950's à des dessins d'enfants, ne cultive non plus aucune sensibilité particulière aux choses de la nature. Alain Chiche, dans C'est ma nature! (Le Sorbier), ainsi que Noé Carlain et Cécile Bonbon dans Mon doudou c'est la Terre (L’Élan Vert), frôlent aussi l'insignifiance.


Comme si l'écologie était une toile de fond à la mode, devant laquelle on peut dérouler toutes sortes d'histoires, déconnectées de leur arrière-fond. Le superbe pop-up Dans la forêt du paresseux, d'Anouck Boisrobert et Louis Rigaud (Hélium) met en scène la destruction d'une forêt et sa spectaculaire renaissance, plus haute et plus forte, grâce à quelques graines et un peu d'huile de coude. Mais Popforêt n'est pas Popville, et à se servir du milieu naturel comme simple thème visuel, les auteur-e-s partagent leur ignorance sur sa spécificité et sur le caractère irrémédiable de sa destruction. Optimiste? Indifférent!


Les sensibles. Ce n'est pas le même mensonge qui est servi aux jeunes lecteurs/rices de Tuvalu, une île en tête de Barroux (Mango). On a là un vrai sujet, traité sous une forme elle aussi très belle, mais où le retournement positif de situation doit moins à l'ignorance qu'à une stratégie délibérée de laisser les enfants ignorer quelques années de plus comment les Hommes ont l'indécence de se traiter les uns les autres, ici les Néo-Zélandais en n'accordant (contrairement à ce qui est raconté dans l'album) aucun refuge aux habitant-e-s de Tuvalu submergée par l'océan. Cette stratégie pose la question: «Comment parler d'écologie aux enfants, puisque nous ne parlons d'écologie et de respect de la biosphère qu'à partir du moment où la situation a fini par nous préoccuper?» Avons-nous le droit de leur faire partager notre angoisse? Avons-nous le droit de leur mentir, puisqu'il est avéré que nous nous mentons déjà à nous-mêmes en parlant de «développement durable» et autres oxymores, litotes et mécanismes de défense psychologiques? Quel optimisme pouvons-nous partager avec eux: une naïveté à toute épreuve ou l'optimisme de la volonté? Celui-ci peut passer à travers des récits de lutte, comme celle de Wangari Maathai pour replanter d'arbres le Kenya, racontée par Claire A. Nivola dans Mama Miti, la mère des arbres (Le Sorbier-Amnesty International).




Il est aussi vital de partager avec les plus jeunes la sensibilité que nous pouvons avoir pour la nature, et pas seulement les grands espaces exotiques. Yancuic le valeureux, du journaliste d'investigation Fabrice Nicolino (Sarbacane), raconte la relation entre un petit Indien d'Amazonie et son animal de compagnie. Il nous fait partager l'émerveillement de Yancuic devant une forêt pour nous inatteignable, mais le cœur de l'histoire, les mauvais traitements infligés à l'animal au grand regret de son propriétaire, parle aussi très concrètement au petit garçon ou à la petite fille qui côtoie des animaux domestiques.


Si l'on juge que les enfants n'ont droit qu'à une vision partielle et édulcorée de la réalité, au moins ne leur servons pas des explications simplistes, n'emportons pas leur adhésion à un conformisme qui dans dix ans nous fera sourire (jaune), mais mettons sur leur route les livres de tou-te-s ces artistes attentifs/ves aux choses de la nature et qui ont eu à cœur de les faire découvrir aux plus jeunes.


Aude Vidal, pour la librairie Comptines à Bordeaux - un article paru dans Citrouille en 2011 - Bibliographie actualisée sur le blog de la librairie Comptines

NB : Merci aux libraires du Bateau livre (Lille) et de Comptines (Bordeaux) pour leur sélection, et à Nathalie Ventax pour sa chronique de Mama Miti, la mère des arbres.


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