lundi 18 juillet 2016

L'abécédaire de Sandra Poirot Cherif pour les Librairies Sorcières


Ailleurs: Dans presque tous mes bulletins scolaires, c’était écrit «Appliquée mais lente, souvent dans la lune». Et figurez-vous que dernièrement, la maîtresse de ma fille en moyenne section me tend son évaluation de quatre pages (!) et le verdict tombe: «lente, dans la lune»…

Dedans: Pour réussir, il faut que je me laisse aller, pour bien être dans ce que je suis en train de raconter. Soit par les mots, soit par les images. Certains jours, je n’arrive pas, je suis à mille autres endroits. Et avec un peu de recul, si je regarde le travail que j’ai fait ces jours-là, je vois que dans ce dessin, je n’y suis pas, je suis absente… (Heureusement, ça ne m’arrive pas très souvent)

Écriture: Alors l’écriture, c’est mystérieux, c’est rare et ça m’échappe complètement. Des fois, pendant plusieurs jours, je suis agitée, je n’arrive à me concentrer sur rien, ça ne va pas comme je veux, et puis tac, à un moment je m’assois et il y a une histoire qui arrive. Boum, d’un seul coup! Après, souvent j’ai un peu la tremblote jusqu’à ce que je me couche le soir. Alors je mets l’histoire dans un casier en plastique et je la laisse reposer pendant des jours, des mois, des années… puis je la reprends et la retravaille, sereinement cette fois (entre temps, sans que je m’en rende compte des images ont mûri dans un petit coin de ma tête). Certaines histoires restent dans le casier, parce qu’elles ne valent pas le coup. Ou parce que ce n’est pas encore l’heure…

Famille (Frontières): J’adore la famille, parce que c’est là que se trouvent toutes les petites (et grandes) émotions du quotidien et je crois bien que ce sont elles qui donnent naissance à mes livres et les remplissent. Après, ce qui est plus compliqué pour moi, dans la vie, c’est de me situer entre mes idéaux de famille, de quotidien, d’amour…et la réalité. C’est peut-être dans ce décalage, dans cet espace que s’inscrivent mes livres… J’essaie d’être juste et sincère…

Guerre: En fait, j’avais envie depuis longtemps de travailler avec les éditions Rue du Monde. J’avais lu une interview d’Alain Serres qui disait que tous les livres de Rue du Monde étaient nés d’une rencontre. Un coup, il est venu dans ma ville. Malgré ma timidité, je suis passée devant tous les gens qui voulaient lui parler et je lui ai tendu la maquette d’un projet de livre. Il m’a demandé en quoi je me reconnaissais dans les livres de Rue du Monde. Il venait de présenter deux livres. Je lui ai dit ce qui m’avait plu dans le premier. Et j’ai dit que le deuxième, c’était un sujet qui était trop loin de moi (ce livre parlait de la guerre…!) et je me suis sentie tellement bête d’avoir dit ça. Il m’a dit que la guerre ça concernait tout le monde. Bien sûr. Je me suis dit que j’aurais mieux fait de ne jamais aller lui parler. Finalement, il a accepté mon projet de livre, plus un deuxième… qui parlait de la guerre, entre autres…

Illustratrice: Ça, c’est vraiment un mot qui me fait rêver! Quand j’étais étudiante, j’avais très peur de ne jamais réussir. Et pourtant, j’avais tellement envie! Dans les fiches de renseignements, j’adore écrire «auteure-illustratrice» dans la case profession. Par contre, quand on me demande mon métier oralement, je dis juste «illustratrice», parce que je trouve ça un peu prétentieux de dire «auteure-illustratrice»… (rires)

Jeunesse: Quand je conçois un livre, je ne m’adresse pas seulement aux enfants, mais aussi aux adultes qui raconteront le livre. Et j’aime les livres qui proposent plusieurs lectures différentes. J’aime imaginer que si je touche à la fois l’adulte et l’enfant, à des endroits différents, de ce décalage va naître un dialogue, un échange. Et pour moi, si ça marche, c’est gagné, c’est ça un bon livre. C’est ces livres-là aussi que j’aime raconter à ma petite fille. Ceux qui m’emmènent très loin, moi, l’adulte et qui l’emmènent très loin ailleurs, elle, l’enfant… et qui des fois nous habitent longtemps après…

Liberté/Lecture: Quand le livre est enfin publié, il ne m’appartient plus vraiment. Lors des rencontres sur les salons ou dans les écoles, je suis souvent surprise des lectures que les enfants font de mes albums. J’ai parfois l’impression qu’ils voient et mettent bien plus de choses dans mes livres que moi je ne l’avais fait au départ… Je travaille actuellement sur des projets de livres moins linéaires, où j’essaie justement de jouer avec cet espace de liberté qui appartient au lecteur et qui m’échappe, en cherchant par exemple des associations de mots, ou de mots et d’image un peu inattendus, qui inviteront les lecteurs à trouver des chemins. Dans ma façon de raconter, j’essaie d’aménager des espaces qui pourront susciter des émotions chez les lecteurs et les inviter à imaginer leurs propres histoires.

Mona: En fait, en vrai, Mona, c’est un petit garçon! Un petit garçon sans papier que j’ai parrainé dans le cadre de RESF. Lors de notre rencontre, j’ai été très touchée par la ressemblance entre sa famille et la mienne. Et par l’absurde différence qui faisait que lui, il risquait de voir le fil de sa vie bouleversé du jour au lendemain… Ça me mettait très mal à l’aise, je ne pouvais pas garder ça en moi… Alors une histoire est sortie, en plus d’une très belle amitié entre sa famille et la mienne…

Naissance: Je ne fais pas exprès. Ce n’est pas prémédité mais j’ai plusieurs idées de livres qui me sont venues autour de la naissance… Pourtant ça me parait compliqué, voire un peu risqué de faire des nouveaux livres sur ce thème. Mais bon, j’évite de trop décortiquer le processus de création… et comme j’ai encore quelques idées en réserve sur le sujet, je continue… (rires)

Oui: C’est un peu mon problème. Dès qu’un nouveau truc se présente, je dis oui. Je suis enthousiaste et j’ai envie de m’y mettre tout de suite. Et avant que j’ai eu le temps de passer à l’action, des nouveaux trucs arrivent, ce qui fait que les nouveaux trucs d’avant deviennent des anciens trucs et sans que j’ai bien compris comment… (suite à la lettre P)

Peur/Paresse: … je me sens tout à coup très paresseuse, je me dis que je ne vais jamais y arriver. Je me dis que je n’arriverai plus jamais à faire un nouveau livre. Je me dis qu’il faudrait déjà que je commence par ranger mon bureau pour y voir clair. Je me dis que c’est trop dur…
Mais bon, comme dans la vie il faut gagner des sous parce que c’est comme ça, cet état d’inertie ne dure jamais très longtemps… (rires)

Parcours/Post-scriptum: Alors, pour faire court: en 1977 je nais d’un père et d’une mère tous deux psychologues pour enfants. Au lycée, comme mon papa me le déconseille et comme je suis une adolescente digne de ce nom, je m’embringue dans une section Arts appliqués. Après le bac, comme mon papa n’est pas plus rassuré et comme de toute façon c’est trop tard pour faire autre chose, je vais aux Arts déco de Strasbourg. Entre temps, je fais un an à l’école des Beaux-Arts de Dakar et je tombe amoureuse du Sénégal. Alors j’y retourne –mon papa continue de faire des nuits blanches- et je tombe amoureuse d’un Sénégalais. Alors j’y reste. Je me marie. Forte de mon nouveau nom de famille (Poirot Cherif!) nous rentrons en France et je me mets à faire des livres.

Post scriptum: merci papa !

Q: comme j’ai répondu deux fois au P, je passe la lettre Q.

Sénégal: Tout le monde voudrait me faire parler du Sénégal (rires). Mais moi, je n’y arrive pas. Alors, quand Alain m’a proposé de faire des images sur les mots (en wolof!) d’un auteur sénégalais, je me suis rendue compte que c’était exactement de cette façon que je pouvais donner vie à tout ce que j’avais ramené du Sénégal…

Utopie: Je crois que d’une certaine façon, j’ai gardé un regard naïf et incomplet sur les choses, sur le monde. Du coup, l’utopie, je la vis un peu tous les jours, je regarde le monde sous l’angle qui m’arrange et j’ai tendance à faire l’autruche devant ce qui est moins beau. Pendant longtemps, j’ai essayé de lutter contre cette vision un peu simpliste des choses… Mais de plus en plus, je me dis que la vie, la réalité, c’est une question de regard… Il y a tellement de façons possibles de vivre un même événement… Autant choisir la plus belle, la plus poétique…

Wolof: Dank dank moy djapeu golo thie niaye!

eXercice: très compliqué que de se caser en 26 lettres!

Zut!: … et comme j’assume mieux aujourd’hui mon côté «lent et dans la lune», je m’autorise à rendre une copie incomplète…

Sandra Poirot Cherif, pour Les Librairies Sorcières (2009) (son site)