dimanche 16 juillet 2017

À la source de Madeline : et vous auriez fait quoi, si vous n’aviez pas fait libraire?



Noé a huit ans, et s’il y a un rituel important pour lui, c’est l’histoire du soir. Je suis sûre que je pourrais lire jusqu’à minuit, il me demanderait de continuer encore.  - Illustration © Stéphane Servant pour cette chronique.

Dimanche matin. C’est un grand éclat de rire qui me réveille. Je devine que Noé est en train de lire. Plus tard, au petit-déjeuner, il me raconte. C’est une blague de Garfield. Plusieurs fois dans la journée, il s’interrompt et demande: «une blague de Garfield?». Je dis oui, il raconte. Je suis souvent étonnée des choses qui le font rire. Cela me semble pour tellement plus grand que ses huit ans à lui. Comme Calvin et Hobbes, qu’il adore aussi. 

On regarde souvent une vidéo de Noé petit, il doit avoir vingt mois. C’est son père qui filme. Noé tourne les pages d’un vieux livre en carton d’Alain Le Saux. Dedans, des animaux, un bébé et son papa. Noé tourne les pages et montre «bébé, papa». «Papa, bébé».

Tout bébé, je lui lisais Hulul et compagnie, d’Arnold Lobel. Il ne comprenait rien, il avait un mois, mais j’adorais ça. Voilà, Noé a eu huit ans, et on raconte toujours une histoire le soir. Tous les soirs.

Récemment, on a lu Alice au pays des merveilles. Je dis «on a lu», même si c’est moi qui lit. Il est collé contre moi, il lit parfois par-dessus mon épaule. Parfois il pose sa tête sur l’oreiller, il écoute. Honnêtement, Alice au pays des merveilles, c’est bizarre. Je lui disais tu es sûr, on continue? Je crois que ça lui a plu. 

Noé a huit ans, il dévore des bandes dessinées depuis qu’il sait lire, il joue au foot et au Trivial Pursuit, et s’il y a un rituel important pour lui je pense, c’est l’histoire du soir. Je suis sûre que je pourrais lire jusqu’à minuit, il me demanderait de continuer encore. 

Parfois, quand il s’ennuie, son visage s’illumine et il me dit «tu me racontes un livre?». Il va piocher un album dans sa bibliothèque et me le tend. Les romans par contre c’est pas son truc. Pas encore, j’espère. Je le laisse manger ses quatre bandes dessinées par jour. J’attends un peu, et puis à la place des contes assez courts qu’on lit chaque soir, je lui proposerai des romans. Genre Harry Potter. J’ai jamais lu Harry Potter, je le lirais bien avec lui. 

Je me dis que quand Noé sera au collège, il viendra peut-être finir ses journées dans la librairie. Il choisira une BD et squattera un fauteuil. Quand j’étais petite, j’adorais aller au travail de ma mère. Quand Noé passe ici, il vient avec moi derrière la caisse. Il connaît quelques touches sur le clavier. Il peut taper le montant. Et non il ne fait pas d’erreur. Je vérifie, quand même. 

Hier, c’est moi qui lisais par-dessus son épaule. Un vieux Tom-Tom et Nana. Que j’avais lu petite, moi. Et dont je me souvenais. Il ne me croyait pas. Parce que souvent j’oublie des choses qu’il m’a racontées la veille. Mais il parle beaucoup, aussi. 

Tous les matins d’école, il faut s’y prendre à six fois pour le tirer du lit, mais le dimanche, à peine sept heures sonnées, il allume et il lit. Hier, je faisais la sieste. Il est venu me réveiller. Il m’a dit «qu’est-ce qu’on fait?» et j’avais aucune envie de bouger. J’ai dit «raconte-moi une histoire» et il a pris un album dans sa chambre. Un deuxième, un troisième. Il a dû m’en lire six ou sept. Et puis c’était l’heure de l’école. 

Je suis libraire. Les livres font partie de ma vie le jour, le soir. Le dimanche. Avant l’école. L’autre jour, on m’a demandé «et vous auriez fait quoi, si vous n’aviez pas fait libraire?». Ça a mis des larmes dans les yeux de Dominique à côté de moi. Je n’imagine pas ce que je pourrais faire d’autre. Je mesure la chance que j’ai.

Madeline Roth (2014)