lundi 18 juillet 2016

Murielle Szac : «On va faire dire Non à toute la région, de la maternelle à la maison de retraite!»

Muriellez Szac, directrice de la collection Ceux qui ont dit non, raconte la résidence d'auteurs collective de Saint-Paul-les-Trois-Châteaux qui a donné naissance au titre Non à l'individualisme (un article publié en novembre 2014).
Silvia Galli: Non à l’individualisme se présente sous une forme différente de celle des autres titres de votre collection: six nouvelles sur le thème de la solidarité, écrites par autant d’auteurs de «Ceux qui ont dit non» – dont vous-même – en résidence d’écrivains à Saint-Paul-Trois-Châteaux. Pourquoi ce choix? Est-ce que cela correspond au souhait de donner plus de place à la fiction, en se dégageant de la biographie documentaire?

Murielle Szac: C’était la première fois qu’une résidence d’écrivain devenait celle d’une collection. Il y a quelque chose de très spécifique dans cette collection, c’est la notion d’équipe, de collectif justement: chacun des auteurs est capable d’évoquer la collection toute entière et de porter les livres des autres au cours de ses rencontres. Ce n’est pas la juxtaposition de livres les uns derrière les autres, c’est un projet à plusieurs. Pour l’aventure de la résidence de Saint-Paul, nous devions donc trouver un livre à réaliser ensemble, et la forme des nouvelles s’est imposée. C’est vrai que j’ai proposé de s’affranchir d’un personnage ayant existé, et que le résultat est passionnant…

Silvia Galli:Dans la présentation de l'ouvrage vous évoquez les ateliers d’écriture avec les habitants de la Drôme et du Vaucluse: un climat particulier d’échanges semble s’être établi tout au long de votre séjour d’écrivains, entre vous, mais aussi avec les habitants de la région. Pourriez-vous en dire quelques mots de plus, peut-être à travers des exemples précis?

Murielle Szac: Cette résidence collective fut effectivement un moment extraordinaire. Nous avons été portés par l’enthousiasme des habitants face à notre proposition. Nous avions annoncé: «on va faire dire Non à toute la région, de la maternelle à la maison de retraite!». Eh bien cela a marché, sauf la maternelle, je le confesse: nous avons commencé au CP…

Au total plus de deux cent cinquante personnes ont participé à nos ateliers du Non pour faire œuvre littéraire à partir de leurs insurrections intimes. Chacun avait à cœur de venir exprimer sa propre contestation, son refus de ce qui, à ses yeux, était inacceptable…

Que d’émotions pendant ces ateliers, que de larmes aussi d’ailleurs, adultes, comme ados… C’était un vrai cadeau pour nous que ces rencontres et ces temps d’écriture partagée. Et plus de cinq cent soixante enfants pendant les rencontres scolaires, plus de cinq cents personnes dans les soirées. Inimaginable!

Le meilleur reflet de toute cette chaleureuse ferveur collective, le voici: lors de la dernière fête du livre à Saint-Paul-Trois-Châteaux nous sommes venus tous les six dire au revoir. Lors d’une table ronde, le dimanche matin, nous avons eu le bonheur de voir la salle se remplir de tous ces visages croisés pendant les trois mois de résidence, jusqu’à ce qu’elle soit pleine à craquer.

Un monsieur de presque quatre-vingts ans venu du foyer de personnes âgées a pris la parole en tremblant pour nous remercier d’avoir permis cette expression résistante et solidaire, une lycéenne de seconde a saisi le micro derrière lui pour dire «vous allez nous manquer! C’était trop fort comme expérience. On ne se taira plus jamais», tandis qu’une jeune femme tout aussi émue a dit «ma vie a changé depuis. C’est une libération.»

L’image la plus forte? Difficile, il faudrait en citer des dizaines. Peut-être ces collégiens de troisième, d’un établissement réputé difficile, qui avaient produit des textes magnifiques et bouleversants et qui ont eu le courage de venir les lire dans la rue, à nos côtés, le jour de la fête de clôture.

Et toutes ces pancartes: «Non aux âmes encagées», «Non à la vie à onze dans un F1», «Non à ton absence», «Non à ceux qui ont de l’argent et les autres n’en ont pas», «Non au sang qui coule à cause des dictateurs», «Non au manque d’amour». Elles avaient fleuri partout dans la ville, un vrai printemps!

Propos recueillis par Silvia Galli, novembre 2014
Photo ©Bruno Doucey

Non à l'individualisme -MURIELLE SZAC - GÉRARD DHOTEL - BRUNO DOUCEY - MARIA POBLETE - ELSA SOLAL - NIMROD - Éd. Actes Sud Junior - Coll. Ceux qui ont dit non - date de parution : novembre 2011