lundi 11 juillet 2016

Kodhja: l'interview de Thomas Scotto et Régis Lejonc

Thomas scotto
Librairie L'Oiseau-Lire: Texte et illustrations sont tellement indissociables dans votre album Kodhja [lire ici] que l'on se demande forcément comment vous avez travaillé… Qui a eu l'idée, comment l'album s'est-il construit?

Thomas Scotto: Un jour Régis m’a demandé un texte… Je lui ai proposé celui-ci. Parce que, si tout ce que j’écris ne verra pas le jour, il y a des histoires auxquelles je crois viscéralement. Et je suis tenace. Que ce soit pour des textes épuisés, non réimprimés ou tout simplement refusés… Ce texte-là, je l’ai imaginé il y a vraiment longtemps. Un texte d’album que je voulais plus long que mes habituels. Peut-être un peu moins elliptique aussi, plus narratif. Un conte. Il a été refusé  à l’époque par les éditions Thierry Magnier, et je ne l’ai pas proposé ailleurs. Alors il est devenu une pièce de théâtre. Déjà une adaptation du texte original, donc, et bien davantage d’ailleurs que celle d’aujourd’hui, faite avec Régis et Angèle Cambournac, l'éditrice - Angèle et les éditions Thierry Magnier que je remercie entièrement d’avoir enfin permis que vive Kodhja !

Régis Lejonc: Entre le moment où Thomas m'a proposé le projet et celui où j'ai terminé ma partie du travail se sont passées trois à quatre bonnes années. Tout ce temps a permis d'y penser, d'intégrer cette histoire en moi malgré les autres projets. Un temps de maturation et d'appropriation qui a donné ce lien indissociable. Pour le travail en lui-même, j'ai fait d'emblée un découpage en BD alors que le projet était celui d’un album classique pour Thomas, comme pour les éditions Thierry Magnier. Ce découpage en séquences s'est imposé à moi par le texte qui comporte de nombreux dialogues, et sa notion de déambulation, de cheminement que la narration BD permet de porter plus naturellement que l'illustration. Du coup tout ça s'est fait de manière très naturelle pour moi. J'ai pu proposer des suggestions narratives de poids à Thomas, comme l'enfant masqué, les références à des personnages de nos enfances respectives, ou les trois personnages qui attendent de rencontrer le roi. La confiance et l'amitié que me témoigne Thomas m'ont permis ces appropriations. Elles ont fait sens pour Thomas, ce qui m'a encouragé pour la suite.

Régis Lejonc
Thomas Scotto: Dans ce Kodhja devenu BD, l’échange avec Régis a été tellement précis, serein et confiant que je n’ai aucune impression d’immenses changements. Evidemment, les mots en trop ont disparus mais c’est le fait même du texte d’album. Des dialogues croisés qui ne passaient pas en BD ont été réorganisés. Mais tout est là. On devrait toujours créer de cette façon! J’ai une vraie admiration pour «l’image». Et pour ce texte mystérieux, dès le début, bien sûr, il fallait de l’image. Le talent "multi-facettes" de Régis est la marque de sa générosité naturelle. Dans chaque planche, il a raconté mon Kodhja, et le sien et le nôtre, en laissant à chaque lecteur tout son champ de possibles. Je crois qu’il va nous falloir d’autres projets ensemble. Indispensable ! 

Librairie L'Oiseau-Lire: Ce choix d'un grand album à la fois bande dessinée et texte illustré fut-il aussi facilement accepté par l'éditeur que par Thomas?

Régis Lejonc: Le choix de la narration, entre BD et illustration, n'a pas été un problème pour Angèle Cambournac, même si la BD ne fait du tout partie de la culture de cette maison d'édition. Ce choix narratif a tout de suite été accepté et nous avons été accompagnés dans ce projet. Une juste distance s'est posée entre Thomas, l'éditrice et moi. Une distance sans ingérence mais faite de retours constructifs et justes. Et puis quand j'ai avancé plus amplement sur le découpage du texte et le placement de celui-ci dans les case et pages, Thomas est venu passé une journée à l'atelier pour ré-écrire les passages qui comportaient des nœuds de lecture, le texte n’étant pas un scénario. J'ai fait une sorte d'adaptation de son texte sous forme de BD, et lui est venu replacer son écriture et sa sensibilité une fois les images réalisées.

Librairie L'Oiseau-Lire: L’album fourmille de les références aux livres, à notre culture - je n’ai pas tout trouvé! Vous êtes vous entendus immédiatement sur leur choix… ou bien Régis a-t-il joué en franc-tireur?

Régis Lejonc: Les clins d'œil et les références sont une manière de créer un lien avec le lecteur. Mon enfance correspond à la fin des année 70 et au début des années 80. Ce qui a bercé mon enfance est de cette époque. Thomas a 10 ans de moins que moi mais on partage des choses de cette époque là. Thomas m'a fait passer des idées, des personnages ou des célébrités qui lui sont chers, et moi j'ai fait la même chose. Tout ce qu'on trouve dans le livre vient de l'un ou de l'autre. Et tout ne cherche pas à être perceptible et intelligible. Tout n'est pas à trouver…

Propos recueillis par la Librairie L'Oiseau-Lire à Évreux