lundi 20 juin 2016

Citrouille n° 72 à télécharger


Édito - 

La librairie À Pleine page de Lyon a fermé. Françoise, la propriétaire, est partie à la retraite. Sa collègue Gaëlle a voulu lui rendre hommage dans ce numéro. Et c’est bien volontiers que nous en lui laissons l’édito, pour nous aussi saluer la petite dame en rouge... 

APP a fermé. En juin dernier, sans faire de bruit, ma petite patronne a mis un dernier tour de clé dans cette satanée serrure grippée!

Ardente défenseur — sans "e" final, c'est Alain Rey qui l'a dit! — des livres dès le plus jeune âge, j'ai toujours trouvé admirable son choix de ne pas laisser entrer Martine, Caroline et bien d’autres dans la librairie. Ces deux-là sont parties faire un grand tour dans le Vieux Lyon avec une ribambelle de Monsieur Madame, et on ne les a jamais revues... À ceux qui étaient déçus de ne pas les croiser chez elle, Françoise présentait tout un tas d'autres copains: Pomelo, Ben et son pin- gouin qui allait faire un petit tour dans l'espace intersidéral, un chat assassin qui zigouillait les oiseaux... Oui, à la librairie À Pleine page, il y avait toujours un moyen de se faire de nouveaux copains.

Françoise se fâchait tout rouge (comme ses bottines, ses lunettes et ses boucles d'oreilles) lorsqu'un représentant lui présentait des livres bleus pour les garçons et roses pour les filles. Mais dites donc, dans le premier, on dirait bien qu'il y a des histoires de pirates! Et dans le second, on dirait bien qu'il y a des histoires de princesses! Je les prévenais: Françoise, elle va le ranger dans le coin «des petites choses» votre bouquin, ou — pire — il ira sur «l'étagère de la honte»!

Françoise, son dada, c'était les livres pour les bébés. Parce qu’elle était persua- dée de la nécessité de leur faire la lecture, chez APP les bébés étaient bichonnés: joli coin rien que pour eux, lectures le samedi matin dès les premiers mois. Ce sont leurs rires et leurs gazouillis enthousiastes pendant les séances de lecture qui ont fini de me convaincre.

Ma petite patronne sera restée fidèle à ses principes tout au long de sa carrière, défendant bec et ongles la littérature jeunesse auprès des divers publics qui fré- quentaient la librairie. Les professionnels du livre qu'elle a accompagnés fidèle- ment, leur mijotant des sélections aux petits oignons, ne l'oublieront pas de sitôt. Ni moi, qui croyais presque tout savoir avant de la rencontrer... Collision de deux visions de la librairie qui ont su se rencontrer pour former un bel équilibre.

On n'entendra plus tinter la clochette d'APP. Ni certains parents, repassant la porte de la librairie de leur enfance, s'exclamer, leur bébé dans les bras: «Quelle joie, vous êtes encore là!» Mais écoutez bien: au loin une voix fait «Petit petat, criss criss, plaf plouf, ouh ouh!» C’est celle d’une mamie en rouge qui lit La Chasse à l'ours à ses deux petites-filles. Et la serrure qui grippe est devenue le cadet de ses soucis.

Gaëlle Barbosa  (NDLR: Gaëlle Barbosa est également une des contributrices du blog L’ouvre-livres - parce que la littérature jeunesse ça déboîte!)