lundi 6 juin 2016

Claude Gutman : «On vit toujours de la mémoire» (avr. 1999)




CITROUILLE (avr. 1999): A qui s’adresse votre collection Fictions jeunesse-Seuil ?

CLAUDE GUTMAN: Toute l’ambiguïté de Fictions réside dans cette interrogation. Bien que n’étant pas répertoriée dans le catalogue des collections adultes au Seuil, on ne peut pas dire que la collection s’adresse en particulier aux ados. De fait, c’est une collection pour tout le monde. Pour les grands ados déjà très bons lecteurs, cherchant à lire des textes de qualité, bénéficiant d’ores et déjà d’un bagage littéraire, d’un certain “passé de lecteur” qui leur permet d’accéder à ces ouvrages ; en ce sens, cette collection est élitiste. Et c’est aussi une collection pour les adultes qui, au contraire, ne sont pas des lecteurs traditionnels des collections classiques des chefs-d’œuvre de la littérature et qui vont alors accéder à une forme littéraire peut-être différente de ce qu’ils ont coutume de lire. C’est alors un marchepied. C’est dans ces deux alternatives que réside l’ambivalence de la collection.

CITROUILLE (avr. 1999): Quelle est votre ligne directrice ? Quel fil conducteur vous guide dans le choix des ouvrages que vous publiez ?
CLAUDE GUTMAN: (Rires.) La ligne directrice de la collection, c’est moi ! (Re-rires.) C’est vrai ! En fait, mon premier souci, c’est non pas d’être dans le registre de la demande, de la réponse, mais au contraire de me situer dans celui de l’offre, de la proposition. Proposer des démarches littéraires diverses et variées, des horizons nouveaux, pas forcément connus, de vraies démarches d’auteurs, exiger une qualité littéraire authentique : voici le créneau de la collection. Elle se veut être un espace de liberté pour les auteurs et aborder des univers différents. On peut bien sûr y déceler aisément de grandes tendances, à partir de mes propres centres d’intérêt. Le propos est aussi de faire partager ce que j’aime.

CITROUILLE (avr. 1999): Dans quelle mesure peut-on dire que les “fictions” sont rattachées à un travail sur la mémoire, en toile de fond, que ces ouvrages sont empreints d’une dimension historique : mémoires des hommes, des peuples, des faits ?
CLAUDE GUTMAN: En réalité, c’est tout d’abord une exigence éthique, une nécessité. Il faut transmettre aux générations à venir le vécu des générations passées. On vit toujours de la mémoire, dans la mémoire et dans l’oubli. On fait appel aux sens, au désir de cette émergence des souvenirs… On sélectionne, on transmet… La mémoire sélective, c’est bien celle qui passe à travers les mailles de l’oubli. Il y a une volonté historique dans la collection, et c’est aussi un intérêt personnel par rapport à ma propre histoire. Mais pas seulement. La mémoire de l’histoire ne s’arrête pas à l’Holocauste. Il y a d’autres événements, d’autres peuples qui sont le témoignage de l’histoire. Le Ville de Marseille porte sur la guerre d’Algérie, La colonie perdue sur les Kanaks, Le Condor sur la mémoire ethnographique des rituels dans la Cordillère des Andes…

CITROUILLE (avr. 1999): Comment peut-on classifier la mémoire ? Existe-t-il une mémoire ou des mémoires ?
CLAUDE GUTMAN: On distingue plusieurs types de mémoire. La mémoire d’enfance et d’adolescence, par exemple, qu’on s’est construite au fil des ans, qui fait qu’on devient ce qu’on est à l’âge adulte ; c’est, me semble-t-il la plus difficile à cerner des différents types de mémoire. Et puis la mémoire factuelle (“Je me souviens…”), qu’on peut elle-même scinder de la manière suivante : d’une part la mémoire objective, comme les manuels scolaires, les frises chronologiques, les atlas des temps anciens… ; et d’autre part la mémoire chargée d’émotions, subjective, qui relève de la mémoire des sensations, du ressenti. On arrive au paradoxe le plus fort avec le roman Les volets clos, sur la maladie d’Alzheimer, où l’on parle de la mémoire de l’oubli justement, celle qui fout le camp… Celle-là aussi il faut la transmettre.

CITROUILLE (avr. 1999): Les générations passées sont certes attachées à ce devoir de mémoire, mais qu’en est-il des jeunes, de leur réception ?
CLAUDE GUTMAN: Moi, je dirais que l’intérêt est surtout dans le partage. On peut d’ailleurs aussi parler de la mémoire du lecteur – que lui reste-t-il de ses lectures ? C’est sa propre responsabilité, et libre à lui de garder autre chose que ce qu’on y dit. C’est là que la mémoire émotionnelle peut prendre le pas sur la mémoire factuelle. Vous-même, Anne, en tant que libraire, ne proposez-vous pas spontanément des ouvrages dont il vous reste quelque chose, quoi que cela soit, et non pas ceux qui ne se sont inscrits d’aucune façon dans votre mémoire ?

CITROUILLE (avr. 1999): Certes…
CLAUDE GUTMAN: Le bouche à oreille est un processus qui fonctionne très bien. C’est ainsi que se crée un partage d’émotions. Vous n’avez sans doute pas envie de vendre ce qui ne vous émeut pas. D’après moi, il n’y a pas en soi de littérature pour ados, faite pour eux. Ce qui est primordial, c’est de ne pas trop cibler, afin de ne pas censurer. Il ne faut pas arriver à une culture à l’emporte-pièce. Il n’est pas là de mon ressort, et ce n’est pas ma volonté, de “commander” un ouvrage, cela m’est impossible.
CITROUILLE (avr. 1999): Vous connaissez cette citation de Herriot qui disait que “la culture c’est ce qui reste quand on a tout oublié”. Pourrait-on transformer cette formule, assez mauvaise, je vous le concède, de la façon suivante : la mémoire, c’est ce qui reste quand on a tout oublié.
CLAUDE GUTMAN:Je dirais plutôt que la mémoire nous suit et nous précède tout le temps. Pour un homme, sa mémoire c’est : ce qu’il a été par rapport au passé ; ce qu’il est par rapport au présent ; ce qu’il sera par rapport au futur. En effet, le petit enfant est quelque part d’ores et déjà l’adulte à venir. Et celui qui perd sa mémoire d’enfant perd par là même son regard sur le monde. Quant à la mémoire du vieillard potentiel que l’on est déjà, elle aussi est pré-inscrite. A chaque âge sa mémoire, à chaque événement son souvenir qui l’accompagne. C’est un savant mélange de ces différentes mémoires que l’on peut exprimer par écrit.

CITROUILLE (avr. 1999): Revenons à l’oubli, le pendant de la mémoire.
CLAUDE GUTMAN: On fonctionne comme ça, on est fait comme ça, entre mémoire et oubli, deux alternatives complémentaires. C’est exactement le processus du travail de deuil. Une fois que la mort est acceptée comme telle, alors la vie peut reprendre le dessus. C’est à la fois une expérience similaire pour nous tous et cependant, bien sûr, vécue pour chacun dans toute sa singularité, unique et similaire. Le propre de l’humain-lecteur c’est aussi ça, d’avoir chacun sa propre lecture d’un même ouvrage, par rapport à sa propre mémoire affective tout en restant toujours dans un cadre rattaché à son histoire.

CITROUILLE (avr. 1999): Différentes lectures… A quel moment peut-on parler de trahison ?
CLAUDE GUTMAN:Il existe deux sortes de trahison envers la mémoire : la trahison volontaire qui est inexcusable, et la trahison involontaire, celle qui n’est pas intentionnelle et qui, bien que de bonne foi a priori, ne me paraît néanmoins guère pardonnable. En tant qu’auteur, d’ailleurs, il me semble impossible d’écrire sur quelque chose que je n’ai pas vécu en moi-même, de me limiter à m’en référer à ce qu’on m’a dit des événements. On garde pourtant en mémoire ce que les autres ont relaté à propos de tel ou tel événement. En fait, l’éditeur que je suis semble tenir le rôle de relais de la mémoire puisqu’il propose la mémoire des uns à la lecture des autres. C’est ainsi qu’il permet aux gens de s’exprimer sur leurs propres mémoires, aussi diverses soient-elles.

CITROUILLE (avr. 1999): Nous revenons donc à une autre classification de la mémoire, ou plutôt des mémoires, n’est-ce pas ?
CLAUDE GUTMAN:La mémoire n’est pas une marque déposée. Ainsi, on pourrait également distinguer : la mémoire littéraire – ce sont des ouvrages pastiches, comme Adieu mes jolies ou Le Golem, qui, bien que se réclamant d’un genre littéraire bien précis, s’en distancient et donc les transforment ; la mémoire non vécue, que j’ai évoquée, que l’on s’est fait raconter : c’est le cas de l’auteur de Un petit regain d’enfer, qui mêle le polar et la guerre de 14-18 sans pourtant l’avoir vécue ; la mémoire collective, qui nous parle des lieux de mémoire, comme Kiev 41, Babi Yar ou L’enfant caché, qui traitent de la Seconde Guerre mondiale ; la mémoire individuelle, relatant notre histoire spécifique, qui fait référence à certaines périodes de notre enfance (ça t’apprendra à vivre), de notre adolescence (Avec tout ce qu’on a fait pour toi, Un été 58) ; la mémoire “des brumes” sur l’expérience de l’alcool, avec Mémoire blanche ; la mémoire quotidienne de l’ouvrage de La jeune fille au balcon, qui parle de préoccupations d’aujourd’hui et qui seront un témoignage pour demain…

CITROUILLE (avr. 1999): De belles heures de lecture en perspective… Une conclusion à cet entretien ?
CLAUDE GUTMAN:Je ne sais vraiment pas comment scinder mon travail d’éditeur et celui d’auteur. Par des détours, je vais finalement toujours à la rencontre de livres qui me ressemblent dans une certaine mesure. Le travail d’éditeur est un travail de fourmi, de très longue haleine. Je n’ai pas la prétention de révolutionner la littérature. Il s’agit de défendre un livre après l’autre. Il n’y a pas de linéaire, au sens propre, hormis mes choix, et cependant on y sent bien une unité.