lundi 4 juillet 2016

L'étrange : animal, on est mal !


Différent, étranger, étrange: même combat pour Jérôme Ruillier qui attrape ces mots par les histoires, pour mieux les illustrer. Au départ, il y a les albums jeunesse, petits livres souvent carrés par lesquels Jérôme explore les notions de territoire, de place, et de lien. Ces albums-là, tout en symbolique autour des formes, des couleurs et des matières, offrent aux enfants accès aux questions qui les travaillent au quotidien, les grandes questions: quelle est ma place? Est-ce que j’existe en dehors des autres, c’est qui le plus fort?
Et puis on grandit, avec Jérôme, aussi. Et finalement, on voudrait croire (et faire croire) que l’on a tout compris, et que l’on dépasse tout cela! Il n’en n’est souvent rien et c’est parfois pire! Le territoire est plus âpre à défendre, l’identité  parfois malmenée , et les liens qui nous définissent et nous unissent  remis en cause par des événements tragiques, intimes et personnels comme dans Le Coeur-enclume ou plus historiques et sociétaux comme dans Les Mohammed, les deux précédents romans graphiques de l’auteur. Jérôme aborde donc des « sujets » au départ personnels, puis de plus en plus réalistes, de plus en plus longs à réaliser et donc très engageants.
Pour L'étrange, c’est trois ans de travail!

Cela commence par des questions, comme toujours. A Voiron, en bas de chez lui, il se passe quelque chose, des personnes se rassemblent pour protester contre l’expulsion de sans-papiers. «Pourquoi je n’ai rien vu?», «pourquoi je ne suis pas au courant?» , «qu’est-ce que je peux faire?», «qu’est-ce que je dois faire?»: ces questions-là ne vont pas le laisser tranquille.
Il va donc entreprendre d’enregistrer des témoignages au micro: d’abord celui de Betty, qui à l’air au fait de tout cela, puis ceux de personne sans-papiers, et enfin ceux des autres qui les entourent. Ensuite, Jérôme va aborder de nombreuses versions par l’illustration pour se rapprocher de la bande dessinée.  Une première version de croquis autour des témoignages de Betty mais qui se veut muette: pas de texte pour éviter tout le bla-bla ambiant autour de cette thématique d’actualité. Des pages sans textes, sans bulles. Puis deux versions plus «cinématographiques»: la trame se dessine mais cela ne fonctionne toujours pas très bien au niveau du récit. La lecture de Anima de Wajdi Mouawad lui donne l’idée et le désir aussi de structurer l’histoire à partir du regard de l’autre, du point de vue extérieur des autres. Une troisième version va s’inspirer de Tintin au Pays des Soviets!!!! Avec un personnage qui ressemble beaucoup plus à un Mohammed,  son précédent roman graphique. Le type de cadrage est beaucoup plus simple mais cela ne marche pas non plus selon l’auteur. Une langue faite de signes s’impose: la langue des Atlandes !!! Des morceaux seront traduits, d’autres pas, parti pris de l’étrangeté. D’autres versions sont abandonnées par manque de moyens (trop de temps, trop coûteux).
Les choses ne se font alors pas sans angoisses ni déprimes passagères . La ténacité de Jérôme, tenu par son questionnement, porte ses fruits: son sujet est au bout du crayon.  Il trouve la version qui lui convient. Il faudra juste en réduire le format pour s’adapter aux contraintes financières, qui sont celles de l’éditeur … qui va abandonner le projet et Jérôme avec ! L’auteur et son projet vont rencontrer Guillaume Griffon de l’Agrume  dont la la ligne éditoriale colle parfaitement à L’étrange. Je souligne en passant (mais ralentissez un peu quand même) la qualité du catalogue: tout ce qui est publié chez Agrume vaut d’être lu! Il va rencontrer aussi Eve Grimbert qui va en réaliser un court documentaire sonore à partir des témoignages recueillis en audio: un travail précis et précieux à écouter ici !
L’exposition des esquisses, des croquis et  des originaux de Jérôme Ruillier (elle a eu chez Les Modernes en mai) est un formidable moyen de montrer trois années de recherches, tâtonnements et dessins aboutis (voir ci-dessous)  A vous de les remettre dans l’ordre!

Cet album, de par sa construction polyphonique par les voix des autres (autant de regards et d’images, autant de points de vue dans l’histoire) permet d’approcher au plus près l’injonction qui nous est lancée au visage par  ce que nous donne à vivre l’actualité de notre monde: penser la complexité, avant ou au lieu de fuir ou de combattre. Et ça, c’est déjà agir!
Nous tenons à remercier pour tout ça et plein d’autres choses, Jérôme Ruillier (et toujours Isabelle Carrier, jamais très loin) , Eve Grimbert et les éditeurs de l’Agrume: Guillaume Griffon et Chloé Marquaire . Merci aussi pour le planisphère qui permet à tous les gens de passage de mettre une épingle à l’endroit d’origine d’un des grand-parents ou parents étrange(r)s!!!
Librairie Les Modernes à Grenoble