lundi 14 novembre 2016

Je tiens de tels carnets depuis l'âge de dix-huit ans - par Laurent Corvaisier



(Un témoignage paru en 2011 dans Citrouille, et que nous republions à l'occasion de la parution de Ceci est mon Carnet de dessin, de Laurent Corvaisier, aux éditions Rue du Monde) 
Mes carnets se remplissent en permanence d'aquarelles et de dessins à l'encre de chine noire. J'aime utiliser l'ensemble des deux pages, remplir l'espace de la feuille. Ils sont essentiels dans ma démarche créative, c'est un espace de liberté et d'intimité à l'intérieur duquel j'expérimente, je mélange les techniques.
Je tiens de tels carnets depuis l'âge de dix-huit ans. Je me souviens du premier réalisé lors de vacances avec mes parents dans le Finistère Nord. Lorsque je suis entré aux arts décoratifs, par la suite, certains enseignants m'ont encouragés à poursuivre cette recherche graphique. Je n'étais pas le seul, d'autres étudiants étaient dans la même démarche, et ressentaient ce même besoin. Je me souviens en particulier des carnets de portraits incisifs réalisés dans le métro par Paul Kichilov, ou des croquis très fouillés de Laurent Lolmède.
Ce n’était pour moi jusqu’alors qu'un travail d'étude et d'exploration. Mais en 1990, Frédéric Henssin et Anne Bouin, chez Albin Michel, ont vu dans cette expression de matière vive et instantanée un moyen idéal d'illustrer l'esprit d'une collection pionnière intitulée «Carnet du monde». Je dois à la confiance qu'il m'ont faite alors mon premier contact avec l'édition et d’être parti au Sahara occidental avec un scientifique et auteur,Tarik Oulehri, pour imager l’ouvrage pour la jeunesse Sahara, l'offensive du sable
Ces «notes» esquissées ou écrites sont chronologiques. Les carnets rythment ma vie, ils sont ma mémoire vive et graphique. Et puis j'ai découvert avec eux que le dessin était un langage universel.  Dessiner dans la rue, dans un jardin, dans un café, est un beau moyen de rencontres, provoque très souvent des échanges inattendus et riches. Mes dessins parlent pour moi, m'ouvrent des portes. Je me souviens d'une invitation à prendre le thé, chez trois femmes saharaouis, simplement après qu’elles m'ont observé en train de dessiner leur rue ensablée...
 Mes carnets sont aussi souvent le point de départ de mes recherches plastiques. Vous en retrouverez des éléments dans mes albums illustrés ou mes grandes peintures. Ce peut être un visage iranien, une maison ombragée ou un chemin bordé de cyprès. Je puise dedans pour traduire l'expression d'un regard, d'une lumière, où la composition d'un espace. Je développe un alphabet graphique qui m'est propre, et j'y reviens constamment. Il m’aide par exemple à traduire la nature qui est un véritable piège pour un peintre, car elle est inimitable. Les éléments extérieurs – le vent, un ciel changeant, l'ombre et la lumière, le mouvement des vagues – sont autant de défis pour moi. Je dois donc trouver de nouvelles pistes pour exprimer des atmosphères, des climats avec mon propre regard et ma propre expression.
À travers mes croquis, j’affirme aussi que je suis bien vivant, à la fois contemplatif et actif, dans un espace de vie et de partage. Mes carnets ne sont pas seulement remplis de notes de voyages, ils sont souvent plus intimes encore: y apparaissent ma famille, ma femme, mes enfants, mes amis, mes voisins.  Au fil des pages je porte sur eux des regards différents. On les voit tristes ou rêveurs, éloignés ou très présents, fatigués ou en colère. Je puise dans ma vie proche ma nourriture créative, mes sources d'inspiration à venir. C'est pour tout cela que mes carnets sont essentiels.
Ces carnets sont réalisés avec un minimum de moyens, et ce côté  minimaliste est nécessaire dans ma démarche graphique. Je suis attaché à cet instant magique où je peux traduire et esquisser le monde qui nous entoure avec une feuille et un crayon. Saisir le plus modestement possible un regard, une expression, une sensation, pour tenter d'en révéler la force et l'émotion. Quand j'ai le sentiment d'y arriver, je suis heureux.

Laurent Corvaisier