samedi 18 mars 2017

Cessez de m'importuner, avec votre littérature jeunesse !

(Illustration de Mathieu Roussel pour Citrouille n°46, 2007)

Fin mars 2002, (ou alors était-ce un 1er avril ?), sur son site Citrouille publiait une lettre d'un certain monsieur Bougon :

«A l'orée de son déjà bon paquet de printemps, je voudrais vous poser une question à propos de la littérature de jeunesse.
Depuis le temps que des gamins y sont nourris, à votre littérature de jeunesse, y a-t-il moins de violence et de racisme dans les cours de récré, moins de guerres et de haine dans la monde ?
La littérature de jeunesse a-t-elle empêché la bête immonde de grogner dans le ventre de ses lecteurs devenus élécteurs ?
Le Petit Prince a-t-il apprivoisé le monde, et Chien Bleu protégé les petites filles menacées ?
Vos murails et consorts sont-ils des remparts ?
Ça se saurait !
Alors cessez de m'importuner, avec votre littérature jeunesse !
»

Quelques semaines plus tard, une internaute lui répondait :

«Cher Monsieur Bougon,

Comme stagiaire dans une librairie de jeunesse (ou je passe quelques heures par semaine pour apprendre le français – je suis allemande) je vient de lire votre courrier électronique à la Citrouille. Le contenu m´a un peu choquée et je voudrais y répondre en vous précisant mon point de vue.

Je suis tout à fait d’accord en ce que concerne la situation de notre monde que vous avez décrite. Vous avez raison, nous vivons toujours dans une sorte de jungle moderne qui semble être régit par les lois primitives de «tuer ou être tué», «le plus fort gagne, aussi bien sur le plan physique que psychique ».

Mais je ne partage pas du tout votre opinion sur l´inutilité, la futilité du travail des libraires jeunesses – des marchands de mots, d'images, didées, de pensées.

Dans les librairies jeunesse vous trouvez tout ce qui aide la génération qui nous suit de trouver son chemin dans ce monde que nous leur avons préparé et dont aujourd’hui nous sommes responsables. Il y a des livres documentaires sur n’importe quel sujet qui peuvent être intéressants ou utiles pour eux. Il y a les cadeaux merveilleux de grands poètes rêveurs et grands esprits et il y a les œuvres des auteurs moins connus, moins célèbres, mais tout aussi précieux.

Est-ce que tout ça sert à quelque chose ? Moi, je suis profondément convaincue que oui.

Pour quelle raison ?

Dans les livres que les libraires de jeunesses choisissent parmi des innombrables publications qui inondent le marché et dont il doivent séparer le bon grain de l’ivraie on trouve certes, aussi, les mêmes images décourageantes que vous avez décrites. Mais contrairement à ce que vendent les grandes librairies et les grandes surfaces (qui vendent surtout ce que se vend bien) un libraire de jeunesse peut conseiller quelque chose qui ne s’arrête pas là. Ce qu’ils savent conseiller sont des livres qui donnent des réponses, qui incitent à se lever pour changer quelque chose, qui montrent qu’il y a une issue de toute situation, aussi désespérée qu’elle soit. En bref, on y trouve de meilleurs chemins et des aides pour pouvoir les emprunter.

J’ai suivi maintenant depuis plus de deux ans leur travail plein d’engagement et de dévouement. Et j’espère de tout mon cœur que ces petites librairies pourront continuer leur action positive au service des enfants et adolescents et ne se laisseront pas décourager. Puisque à part de leur charge de travail déjà très élevée ils doivent en plus se battre quotidiennement contre la concurrence économiquement plus forte et écrasante. La semaine des 35 heures restera pour eux certainement encore, un petit moment, un rêve lointain.

Pour moi, ces librairies jeunesse sont comme des phares. Elles sont là, elles illuminent et montrent le chemin à chacun qui s’y confie.

Je vous souhaite comme je souhaite aux libraires de jeunesse un avenir heureux, plein d’espoir et de sérénité et de joie.

Meilleures salutations,

Caren Gayk »