mercredi 15 mars 2017

Les enfants, la poésie. Question n°3: à quel âge le poème peut-il se danser?


Par Alain Serres, écrivain, directeur des éditions Rue du monde

Kouam Tawa est un auteur camerounais plutôt dansant. Son album* vient de débarquer en librairie pour le Printemps des poètes. Difficile de ne pas le remarquer tant ses mots et ses couleurs gigotent.
Est-ce un poème ou plutôt une histoire ? La réponse oscille, ondule, danse déjà entre les deux hypothèses.  À quoi bon étiqueter « attention poème » ou «100% histoire » ! Le goût complexe d’un grain de cumin est inclassable.  Il nous comble d’autant plus qu’il est multiple ; c’est le cas de cet album.
Le texte de Kouam Tawa se déclame-t-il ou bien se danse-t-il ? La réponse, c’est le lecteur qui la détient. Dès le début du livre, s’il essaie de rythmer sa lecture, de scander, ça fonctionne illico et les mots lui donnent presto le tempo.
Justement, la scène se passe dans un petit village africain où l’on tam-tame la venue au monde d’un bébé, une petite fille qui déjà dansotte. Sa grand-mère le devine : Petite Lune sera la meilleure danseuse de la région. Et tout au long de l’album, l’illustrateur Fred Sochard réalise sa prédiction avec une immense générosité de formes et de couleurs.


Le texte de Kouam Tawa est-il pour autant aussi souriant que le sourire éclatant des Africains dans les images d’Épinal ? Non ! Dans son album, l’auteur nous raconte aussi que la vie a ses secrètes douleurs et que le temps n’épargne personne. Il ralentit la marche, courbe le dos, éteint le pas, même celui de la meilleure des danseuses. Derrière le rythme des percussions, pointe aussi celui des générations, une réalité que la poésie nous aide à entendre. Respect pour Petite Lune devenue si âgée qu’elle ne fait plus danser que des grains de maïs jetés aux oiseaux.


Danse Petite Lune est-il un album pour les 3 ans et demi, les 6 ans trois quarts ou les 45 ans accomplis ? Chacun y trouve son « conte » ou y entend son poème. Ce n’est pas le nombre des années qui est déterminant mais la disponibilité que l’on a acquise pour accueillir un tel objet. Et cette liberté-là s’acquiert dès le plus jeune âge en apprenant à regarder l’escargot, à écouter le merle et le bouvreuil, rue Rimbaud, en osant aborder les premiers émois poétiques dès les premiers mois de la vie. Tout comme le plaisir de faire danser son corps.
C’est pour cela que nous avons pensé des collections comme les Petits géants** ou les Petits chaussons*** et qu’elles rencontrent un beau succès.


Danse Petit Lune est-il enfin un album afro-africain ?
Les visages y sont noirs, les tissus, des wax délicats, et les animaux sauvages ! Pourtant cet album est universel. Partout on naît, on danse, on vit en famille, on vieillit…
Les mots sont toujours d’un pays, mais quand ils se font poème, ils sont de tous à la fois.


Demain, si tout va bien, je me poserai ici même la question n°4

A.S.

* Danse, Petite Lune (Rue du monde).

** Parmi les 36 titres de la collection Petit G Un poisson d’avril de Boris Vian ou Le bateau, la Terre de Jacques Prévert.

*** Parmi les 8 petits chaussons : Pomme de Reinette ou Gentille alouette, de Julia Chausson

Retrouvez ici les 4 autres questions Les Enfants, la Poésie :
https://goo.gl/2xKT1L