jeudi 16 mars 2017

Les enfants, la poésie. Question n°4: le poète est-il un vilain petit menteur?



Par Alain Serres, écrivain, directeur des éditions Rue du monde

Nous vivons le temps de la recherche de la vérité absolue. Du moins dans les apparences… Ainsi forge-t-on notre opinion avec l’avis d’un panel, un micro-trottoir ou un maxi-sondage, d’une caméra cachée qui ne cache rien, et, sur les plateaux d’information, grâce à la parole de l’Expert. Ah ! l’Expert ! L’infaillible traqueur de faille. Il soupèse, chiffre et décrète le changement de société impossible en exhibant sa calculette, comme si l’on prouvait que son chien n’a pas faim en brandissant une balance de ménage !


Le poète, lui au moins, affiche clairement son droit à s’arranger avec la vérité. Voire même à produire du mensonge plus vrai que la vérité ! La métaphore est son expertise et on le félicite d’habiller ainsi la réalité. Grâce à son savoir-mentir, refaire le monde * est une invitation stimulante et permanente, parfaitement validée puisque lui-même nous montre comment refaire la langue au quotidien.


Le troisième album jeunesse que nous avons eu envie de publier en ce printemps aligne 52 mensonges et quelques petites vérités, c’est son titre. Le poète David Dumortier nous y régale d’une ribambelle de menteries dans laquelle chacun se reconnaît.


Je me suis fabriqué un collier avec des étoiles.
Comme personne ne les a jamais comptées
personne ne le saura.


-


Ma tirelire
s’est sauvée
avec tout l’argent.
Je vais redemander dix euros
à maman.


-


Tous les garçons
aimeraient danser
sous la pluie quand ils sont amoureux
mais ils n’osent pas faire le premier pas.


Le mensonge fait partie intégrante de l’esprit d’enfance, cher aux poètes. La naïveté et la spontanéité des plus jeunes ne révèlent-elles pas parfois une bienfaitrice lucidité ?


Quand le président annonce qu’il fera beau
Tout le monde achète un parapluie.


-


Oui c’est vrai j’ai tiré la langue
Mais la bouche fermée



Nous ne remercierons jamais assez les poètes de nous ramener à notre manière de pensée d’autrefois, aux premiers pas de nos observations et de nos jugements. Ou bien de nous rétrograder carrément à notre manière préhistorique d’expliquer le monde quand nous n’étions que des reptiles qui ne savaient pas d’où nous venions et où nous allions.


Les hérissons ont des piquants
pour peigner
l’herbe de la nuit.**


Plus que tout autre, un livre de poésie invite à la connivence entre adultes et enfants s’ils le lisent ensemble. Et l'album de David Dumortier, tout particulièrement compte tenu de son sujet. Les jeux de miroirs y sont soulignés par les gravures d’Evelyne Mary ; elles se superposent et jouent de la transparence pour nous donner,  comme les textes, l’occasion de parler de la vie, de qui nous sommes, de ce que nous aimerions vivre. Nous avons si rarement l’occasion de l’avouer.
Partager songes et mensonges nous fait grandir de l’intérieur.
Parce que lire un poème ensemble nourrit notre commune humanité.
Voilà de bien grands mots pour nommer une aussi simple vérité.

Demain, si tout va bien, je me poserai ici même la question n°5

A.S.

* Rue du monde a publié plusieurs anthologies qui portent les aspirations des poètes à un monde nouveau comme Je rêve le monde, assis sur un vieux crocodile ou Poèmes à crier dans la rue.

** Toutes les citations en italiques sont extraites de 52 mensonges et autres vérités, de David Dumortier (Rue du monde)

Retrouvez ici les 4 autres questions Les Enfants, la Poésie :
https://goo.gl/2xKT1L