lundi 24 avril 2017

LA PETITE ROMANCIERE, LA STAR ET L’ASSASSIN : extrait… et interview de l'auteure par son éditeur





{EXTRAIT}  

             
Chapitre 1
L’ADOLESCENTE


Bon. Je me présente : Chély Champyon. Sans blaguer. Mais je vous parlerai de mes parents détraqués plus tard. Pour l’instant, l’unique prénom auquel je réponds, c’est celui que je me suis donné : Cheyenne. Des cheveux noir ébène, une coupe à la garçonne, des yeux vert laser qu’il vaut mieux ne pas trop défier. Caractère de cochon. Aucune patience. Aucune passion. Tendance à souffler toute la journée comme une randonneuse sur une pente escarpée, sauf que je reste scotchée au canapé. Futée, quand même, mais fatiguée. Terriblement lasse, dès le réveil. À quinze ans, c’est mal barré pour les points retraite. Pas sûr, déjà, que j’atteigne le bac. Mon esprit n’est pas structuré normalement, il va bien falloir que l’Éducation nationale s’en rende compte un jour et m’interdise l’entrée de ses geôles à jamais.
À 15 h 59, je ne sais pas ce que je faisais. Je n’ai pas de montre et mon portable était déchargé. J’ai passé la journée dans la maison de l’actrice parce qu’on m’avait invitée.
Mais pourquoi je suis ici ? C’est parce que vous avez découvert la corde dans ma chambre, c’est ça ? Et alors, on n’a pas le droit d’être désespérée ?
Ce n’est tout de même pas compliqué à repérer, une fille inadaptée à la vie : j’ai peint les murs de ma chambre en noir, j’ai tué par manque de soins mon lapin, je me fiche de mes bourrelets comme de mes jeans troués, mes cheveux gras ne sont même pas un hommage aux rastas. Rien ne m’intéresse. Je bloque devant un écran sans jamais trouver quoi que ce soit de transcendant (par transcendant, j’entends : qui mérite de se lever le matin). Et qu’on ne vienne pas me parler de la crise d’adolescence, je ressens ça depuis que je suis née, ou presque. À zéro an, déjà, je pensais : « Est-ce vraiment utile de sortir de ce ventre douillet pour cette salle d’hôpital glacée ? » Sans les forceps, je serais restée planquée, au chaud, à roupiller. Mais il y a toujours des abrutis pour vous forcer à suivre la même voie qu’eux.
Je ne vais jamais me promener en forêt et je n’aime pas la ville non plus. Aucun écosystème n’est adapté au genre hybride auquel j’appartiens.
Le genre à la fois mou et radical qui se fiche de se refaire une beauté pour la prochaine soirée du lycée ou de jouer à qui pissera le plus loin. Le genre suffisamment dégoûté de cette société pour végéter sur un canapé, émettre des grognements à la place de mots, souffler fort et décamper à l’approche d’un être humain. Je fais partie d’une espèce sauvage non répertoriée, égarée, en raison de dérèglements planétaires, dans la région parisienne. Mes parents appartiennent à la race des adultes moralisateurs et débordés, qui ne suivent pas un seul des conseils qu’ils prodiguent à leurs enfants : ils mangent mal, dorment mal, s’entendent mal. Les scientifiques ne les étudient même plus, tellement leur comportement est prévisible et soporifique. Mes frères ont été classés, pour leur part, dans le clan des primates biométriques, clonés avec des souches d’abrutis.
Je vis donc dans un habitat sous-optimal où ma survie est loin d’être assurée. Jamais je n’aurais choisi ce mobilier contemporain ou cette tapisserie fleurie. C’est pourtant dans cet environnement d’un goût douteux que je suis supposée m’épanouir…
Oui, j’habite en face.
Ma chambre, c’est la seule pièce de l’appartement qui ne donne pas sur l’avenue la plus bruyante du quartier, mais sur une arrière-cour au calme. De ma fenêtre, au troisième étage, j’ai une vue plongeante sur l’ancienne imprimerie rénovée en habitation. Un grand loft au rez-de-chaussée est éclairé par une verrière en acier, type atelier d’artiste, et une terrasse bordée de bambous est accessible du premier étage. Dans le jardin, envahi de mauvaises herbes, une cheminée en briques penche comme la tour de Pise. Je ne sais pas pourquoi elle se trouve là ni à quoi elle peut bien servir. En tout cas, il n’y a pas de cadavre enterré dans le jardin, ça, j’en suis sûre.






Après La pyramide des besoins humains (l’école des loisirs), Caroline Solé signe son deuxième roman dans la collection Litt’ chez Albin Michel Jeunesse. La petite romancière, la star et l’assassin est le récit de trois destins croisés : une adolescente qui s’interroge sur le sens de l’existence, un marginal qui veut faire du cinéma et une actrice précoce qui révèle les coulisses de sa célébrité.
Entretien avec son éditrice, Karine Van Wormhoudt.

Comment es-tu venue à l’écriture ?
J’ai commencé à écrire quand je n’ai eu personne à qui parler. Un journal intime, d’abord. Puis quelques nouvelles à l’adolescence. Jusqu’à ce désir puissant et cette décision, à vingt ans : je deviendrai romancière. Il m’a fallu ensuite de nombreuses années pour parvenir à retranscrire ce que j’avais en tête.

Quand le déclic s’est-il produit ?
La publication de mon premier roman, La pyramide des besoins humains, a marqué un tournant. J’ai eu le sentiment de pouvoir partager mes pensées et mes émotions avec les autres, j’éprouvais enfin ce plaisir intense de raconter une histoire.

Dans La petite romancière, la star et l’assassin, la place du regard est centrale : les personnages s’épient à travers des fenêtres, des écrans…
Oui, ils se cherchent. Dans cette société hyperconnectée, où tout est exhibé à la vue de tous, on passe son temps à lorgner la vie des autres. Comment porter alors un regard juste sur soi ? Dans mon roman, Cheyenne est une adolescente farouche qui passe son temps à espionner sa célèbre voisine. Elle se compare à elle, fantasme, se renferme. J’ai eu envie de lui redonner le goût de vivre. Qu’elle rencontre l’amour, aussi…

Pourquoi avoir choisi de donner la parole aux trois personnages à tour de rôle ?
Interrogés dans le cadre d’une enquête policière, ils livrent chacun leur version des faits. Chaque version amène à s’interroger sur la précédente. Cette structure me semblait pertinente pour inciter les jeunes lecteurs à se questionner sur les apparences et les non-dits.

Si l’humour est présent dans ton texte, tu abordes aussi des thèmes plus graves, comme la dépression ou la mort d’un enfant.
Je ne m’empêche pas d’aborder certaines thématiques sous prétexte que j’écris pour la jeunesse. Je cherche à écrire des romans sans artifices, qui aiguisent la réflexion. Quand j’étais adolescente, j’ai vécu une période assez sombre. Je me posais de nombreuses questions. Quand je retrouvais dans un personnage les mêmes questionnements, cela ne m’accablait pas, bien au contraire : cela me libérait. C’était un soulagement de savoir que d’autres ressentaient la même chose que moi et parvenaient à faire face à des sentiments et des situations complexes. Aujourd’hui, j'aimerais susciter l’envie de lire chez les adolescents, leur transmettre cette liberté que la lecture m’a procurée à leur âge.

Quelles ont été tes inspirations pour ce roman ?
Le décor évoque le vis-à-vis de Fenêtre sur cour, d’Alfred Hitchcock : les personnages imaginent le pire et le meilleur de ce qu’ils croient voir. Leur imaginaire trahit leurs pensées les plus intimes. J’avais en tête aussi L’effrontée, de Claude Miller, qui brosse le portrait délicat d’une adolescente fascinée par une pianiste prodige.
Cheyenne m’a peut-être été inspirée par la narratrice de Bonjour tristesse et par Stéphanie, celle des Cornichons au chocolat. En lisant le livre de Françoise Sagan au lycée, j'ai eu l’impression pour la première fois d’entrer dans les pensées d’une fille de mon âge, sans que l’auteure élude ou atténue la noirceur de ses émotions. Quant aux Cornichons aux chocolats, j'avais adoré le ton du journal intime, sans savoir que c’était en réalité Philippe Labro qui l’avait écrit !  
Je citerais également Imprégnation, de David Almond, dont la profondeur psychologique m’a beaucoup impressionnée.

En une phrase, comment définirais-tu ton rapport à la littérature ?
La littérature m’aide à vivre en révélant une fenêtre là où je croyais fixer un mur.