samedi 17 juin 2017

Vie de libraire : laisser pisser...

(Une chronique de Claude André, publiée sur le site de Citrouille en 2007)


Le service des urgences de la librairie reste ouvert pendant l’été : arrivent un jeune couple et une poussette dans laquelle somnole un bébé mais la demande concerne l’enfant qui n’est pas là aujourd’hui, l’aîné, deux ans et demi, qui fait encore pipi au lit…

- On m’a dit qu’il existait des livres, me suggère la dame. 

Des livres qui parlent du pipi au lit ! Oui effectivement il y en a un ou deux, mais sont-ils faits pour les enfants qui… Je ne trouve pas Petit pipi de nuit…. La dame ne veut pas de Je veux mon p’tit pot parce que ça ne se passe pas la nuit… 

J’aimerais lui dire que deux ans et demi c’est tout petit, qu’on a bien le droit de régresser à cet âge quand on vient d’avoir un petit frère… Le mari s’impatiente, bougonne, suggère que c’est sûrement arrivé à T’choupi, semble douter qu’un livre soit la solution. Il a raison cet homme, mais comment intervenir. Je ne suis pas psy patentée, dis-je un peu plus tard à un de mes client qui a tout observé et qui lui est psy. Son avis : «Si cette dame était venue me voir je lui aurais dit "Laissez pisser" ! » Je ris, je me dis que la prochaine fois c’est ce que j’aurais envie de dire mais que bien sûr je n’oserai pas… Bon, dans le même temps j’ai conseillé Une patte dans le plâtre pour un autre enfant qui venait de se casser la jambe en percutant un abri bus; heureusement que la question n’était pas : «Mon petit fils s’est cogné dans un abri bus, vous avez un livre ?»

Aujourd’hui on me demande un petit roman pour une grande fille de neuf ans qui supporte mal l’idée d’un déménagement. A neuf ans, on peut parler, a-t-on besoin d’un livre qui ne remplacera pas les copains ? Je conseille La Soupe aux poissons rouges d’Arrou-Vignod dans lequel le déménagement n’est qu’un point de départ pour de joyeuses aventures. Et je ne cesse de me demander pourquoi le livre offert en geste de compréhension ou de soutien à un enfant en difficulté doit forcément parler du problème traversé, pourquoi cette instrumentalisation du livre et de la souffrance ? Jamais on ne vient nous dire :  «Ma meilleure amie vient de se faire plaquer vous avez un livre qui raconte la même chose». Non, dans ces cas là on fait preuve de subtilité et on nous demande «un livre qui change les idées» «un livre qui emmène ailleurs». Pourquoi les enfants perdent-ils ce droit à l’évasion, à l’imaginaire, quand ils vont mal. Parce que les adultes craignent qu’ils ne leur échappent ?

C’est l’été et il tombe des cordes. Très peu de clients. On ne peut pas tout avoir : c’est trombes d’eau ou amateurs de livres. C’est connu les livres craignent l’humidité, et sans doute les amateurs de livres aussi…

Claude André