dimanche 15 octobre 2017

Stefan Casta : «La nature réclamait un rôle dans cette histoire.»

Stefan Casta ©Ola Torkelsson
Pour pouvoir publier ici cette interview de Stefan Casta, l’auteur du roman De l’autre côté, Madeline Roth (librairie Sorcière L’Eau Vive) a rédigé ses questions en français puis les a transmises à Geneviève Fransolet (librairie Nemo) qui les a traduites en anglais avant de les envoyer en Suède à l’auteur qui a mis à l’épreuve sa connaissance (relative précise-t-il) de la langue shakespearienne pour y répondre, avant de les renvoyer à Geneviève Fransolet qui a rendu tout ça compréhensible pour Madeline Roth et le plus grand nombre de nos lecteurs. Merci à tout le monde (y compris les intervenants non évoqués ici!)


MADELINE ROTH: Comme dans vos précédents romans, la nature est presque un personnage à part entière dans De l’autre côté. En quoi est-ce important pour vous d'écrire sur la forêt, les paysages, au-delà de ces éléments pris comme un simple décor ?
STEFAN CASTA: Tout d’abord, je voudrais dire que je ne suis pas quelqu’un qui peut apporter beaucoup de réponses. Pour moi, l’écriture est une manière de poser des questions, de discuter de quelque chose avec le lecteur. J’ai beaucoup plus de questions que de réponses. Ceci posé, j’imagine qu’effectivement les éléments que vous évoquez constituent plus qu’un simple paysage. Mais je ne suis pas sûr de pouvoir expliquer pourquoi et comment. Le titre du livre en suédois est peut-être un indice: On the other side of the bird song (traduit littéralement: De l’autre côté du chant des oiseaux).  Oui, c’est vrai, j’aime la nature. J’ai écrit un bon nombre de livres documentaires pour enfants et adultes, sur les fleurs sauvages, les animaux, les oiseaux, les bourdons, les papillons. Et aussi un très beau livre sur toutes ces petites souris qui nous entourent!  En général, quand j’écris un roman, j’essaye de ne pas y impliquer la nature. Mais bizarrement, je n’y arrive pas souvent. Cette fois-ci, c’est différent: c’est comme si la nature elle-même me forçait à écrire d’une certaine manière, de cette manière-là. Comme si elle réclamait un rôle dans l’histoire...

MADELINE ROTH: Vous ouvrez le roman avec avec ces cinq phrases très courtes: «Quelqu'un meurt. C'est comme ça que cette histoire commence. Quelqu'un meurt et quelqu'un gagne à un jeu de grattage. Ça va changer beaucoup de choses. Tout, en fait». Et ces cinq phrases pourraient être presque drôles, alors que le roman débute par un drame. Est-ce une manière de dire au lecteur que la vie est comme ça, qu'elle alterne joies et drames, et que ce roman va naviguer entre les deux?
STEFAN CASTA: Quand je commence un roman, je ne sais pas trop où cela va me mener.  Je préfère quand c’est comme ça. Je pense que mon travail d’auteur est de trouver l’histoire et de la suivre jusqu’à la fin – parfois cruelle. Mais cette fois-ci, je savais qu’il fallait que je commence le roman par un terrible accident de voiture. La mort me surprend et m’effraie depuis que je suis petit. Quand j’ai commencé à écrire, je me suis dit qu’il fallait que j’utilise un large panel de couleurs. Des couleurs claires et des couleurs très sombres. Et toutes les nuances entre les deux.

MADELINE ROTH: Dans ce texte, Elina dialogue parfois avec sa belle-mère Vanessa, décédée dans un accident de voiture. À la toute fin du livre, lors d'une fête pour la Saint-Jean, vous faites dire à Vanessa: «La vie est ainsi. Quelqu'un meurt et quelqu'un s'en sort. La vie est un manège qui tourne tourne.» J'ai pensé aux romans d'Henning Mankell, Les chaussures italiennes et Les bottes suédoises, dans lesquels il y a cette profonde tendresse pour les personnages, et aussi des fêtes, des rencontres, et la présence intime et mêlée de la mort et de la vie. Vous croyez à la force des rencontres, amicales ou amoureuses, pour avancer dans la vie?
STEFAN CASTA: J’ai lu Les bottes suédoises récemment et j’ai beaucoup aimé. Mais je l’ai lu après avoir terminé mon roman, donc je ne peux pas dire que j’ai été influencé par Henning Mankell. Pour moi, la vie est quelque chose qui ne s’arrête jamais, qui ne finit jamais. Elle ne fait que continuer. Quand vous vivez proche de la nature comme moi, c’est tellement évident. J’aime les rencontres amicales et amoureuses et aussi avec des étrangers, des animaux. Parfois, je me demande s’il n’y a pas un grand projet derrière toutes ces petites choses qui se présentent à nous tous les jours. Est-ce que le destin est en rapport avec ceci ou pas?

MADELINE ROTH: C'est aussi un texte sur l'importance de la famille pour se construire. Elina est parfois perplexe quant aux réactions de son père, et c'est comme si tous les deux vivaient de manière très différente la mort de Vanessa. Avoir construit le roman sur une année, avec le passage des saisons, était-ce une manière de rappeler la force du temps qui passe dans les épreuves imposées par la vie?
STEFAN CASTA: Mes parents ont divorcé quand j’avais douze ans. Je l’ai vécu comme une explosion, comme si notre famille avait été pulvérisée. Cela s’est passé dans les années 60, quand le divorce  était encore considéré comme quelque chose d’inhabituel, voire même inconnu en Suède. La vie n’a plus jamais été la même après ça. Dans mes romans, il y a toujours quelqu’un qui manque dans la famille ou quelque chose qui se passe mal. Il y a souvent des enfants adoptés - comme dans Faire le mort, La vie commence, De l’autre côté - ou  handicapés, comme dans Mary-Lou. Pour moi, une famille, quand elle fonctionne bien, est un petit groupe sympa et important mais ce groupe peut être formé de plein de manières différentes. L’important est qu’un ou deux adultes soient là pour vous aider. J’ai bien aimé que le roman soit construit sur une année entière. Je pense souvent comme ça. Je vis dans une petite ferme dans le sud de la Suède, près de la ville où beaucoup de polars de Mankell ont lieu. J’ai des moutons anglais et des poules françaises – des renards et des souris aussi! – et nous vivons au rythme des saisons. La vie continue, quoi qu’il arrive. Encore et toujours. Ou alors?

Propos recueillis par Madeline Roth, Librairie Sorcière L’Eau Vive en Avignon et traduits par Geneviève Fransolet, Librairie Sorcière Nemo à Montpellier



Extrait de De l’autre côté de Stefan Casta

«Quelqu’un meurt. C’est comme ça que cette histoire commence. Quelqu’un meurt et quelqu’un gagne à un jeu de grattage. Ça va changer beaucoup de choses. Tout, en fait.
C’est un vendredi.
Le 21 juin. Une date que je n’oublierai jamais. Pas parce que c’est la Saint-Jean, mais à cause de ce qui arrive.
C’est donc l’été.
Enfin... l’été si on veut. Le temps est tellement pourri qu’il faut une bonne dose d’optimisme pour déceler le moindre signe de son arrivée. En somme, il faut être comme Jörgen qui, lui, en voit partout. Des signes, je veux dire.
Jörgen c’est mon père. Un fait qu’il a souvent tendance à oublier. En ce moment il est au volant. Il fait de grands discours en conduisant. Personne ne l’écoute. On a déjà tout entendu. Ce qui ne l’empêche pas de débiter imperturbablement son monologue enthousiaste et interminable. De temps en temps, il souligne ses propos par de grands gestes emphatiques qui l’obligent à lâcher le volant. Les voitures autour de nous klaxonnent et nous font des appels de phares mais Jörgen s’en fiche royalement. Rien ne peut arrêter le flot de paroles qui se déverse de sa bouche. Il parle comme s’il se trouvait en face d’un public. Et le public c’est nous, Vanessa et moi.»

Extrait de De l’autre côté, Stefan Casta, Éd. Thierry Magnier