lundi 20 novembre 2017

Il est vivant dans moi - ne pas avoir peur de parler pour que vivent les émotions. Par Patrick Feyrin, bibliothécaire

Vue du quartier de Notre-Dame des Marins
Un article paru en 1999 dans Citrouille, signé Patrick Feyrin, bibliothécaire à Martigues

L’école est plantée au milieu d’un grand ensemble autrefois nommé ZUP, et devenue depuis Notre Dame des Marins, comme si les hommes honteux avaient décidé d’oublier leur erreur… Bien sûr, ce nouveau nom invite au recueillement, à la poésie, au voyage, mais rien n’a vraiment changé pour autant, si ce n’est qu’on vous fait les gros yeux quand vous prononcez par mégarde les trois lettres bannies… Je suis toujours surpris de la capacité de l’être humain à se mentir, à nier les réalités. Alors que certains réveillent les mots pour les poser sur les vérités, les peurs, les amours et les souffrances, d’autres les utilisent, plus ou moins consciemment, pour les travestir.

Même si elles ne sont plus ZUP, ces zones restent prioritaires. L’échec scolaire y est important, les salaires parmi les plus bas, le chômage au plus haut. Les grands immeubles, toujours au même nombre, se serrent les uns contre les autres pour avoir moins peur de l’extérieur. Ils sont posés là sur le bord d’une route à très grande circulation, où un feu tricolore rythme le flot des automobilistes entre crissements de pneus et vrombissements de moteurs. Et si leurs ombres s’allongent les soirs de pleine lune sur la ville environnante, ce n’est pas vraiment une menace, mais simplement une tentative d’évasion.

C’est dans l’école de ce quartier que j’ai animé mon premier atelier de lecture… J’avais proposé la lecture de cinq livres aux deux enseignantes de CM1 et CM2. Divorce, relations avec les parents, école, collège… Le choix des thèmes n’était pas anodin. Mais c’est surtout un titre concernant la mort qu’une des deux institutrices refuse gentiment : «La vie est suffisamment triste comme ça ici, inutile d’en rajouter». Sa remarque m’embarrasse, m’interroge. À la recherche d’un encouragement, d’un soutien, je sollicite mon entourage. Branle-bas de combat : «On n’est pas des psy !», «Danger !», «Moi, je ne m’y aventurerais pas…C’est une affaire de spécialiste»… Soit. Je rencontre donc une spécialiste, psychothérapeute et intervenante en relations humaines. Je lui expose mon souci, les réticences des uns et des autres, et mon désir de sortir de cette hésitation paralysante.

Sa question me tombe dessus :
- Vous n’êtes pas mortel ?
Je reste sans voix devant cette évidence…
- Vous n’avez jamais perdu un être cher ? renchérit-elle.
- Euh… Oui…
- Alors pourquoi ne pourriez-vous pas en parler ? Pourquoi faire de la mort une question de spécialistes ? Le plus grand danger serait celui de s’interdire d’en parler. 
Regonflé, je retourne à l’école et représente les cinq livres. L’une des enseignantes décide de les faire lire aux deux classes…

Six semaines s’écoulent, et je me retrouve face aux enfants de CM1, ceux dont l’institutrice était la plus réservée… Elle est là, elle aussi. Les cahiers et les trousses se ferment, puis disparaissent dans les casiers. En quelques secondes, le silence s’installe. Les jambes ne remuent plus. Il ne reste que des yeux plantés sur ma silhouette. Je crois lire dans ces regards une attente confiante. Je suis prêt. J’ai révisé mes leçons, parcouru de nombreux livres et revues. J’ai préparé des bibliographies, photocopié, annoté… Bref des heures de travail, qui m’ont permis de me rassurer, de repousser mes craintes. Je crois être à l’aise…

- Alors, on commence par quel livre ?

Personne ne cite un titre, un auteur, un éditeur, une collection… Un enfant demande simplement :
- Monsieur, pourquoi lorsque mon grand-père est mort, je me suis caché pour pleurer ?
Désarçonné par cette entrée en matière, je me tourne vers l’institutrice. Elle reste silencieuse. Me reprendre, vite me reprendre ! Je m’entends répondre. Puis les enfants parlent de nouveau, sans plus poser de questions, mais pour témoigner. Depuis quelques minutes, derrière son bureau, l’institutrice creuse un bout de bois avec un couteau. Dans un instant, elle va quitter la salle pour quelques secondes, les larmes aux yeux.

- Moi, monsieur, ma maman vient me faire un bisou chaque soir dans mon lit. Lorsqu’elle referme la porte, j’attends dans le noir qu’il n’y ait plus de bruit dans la maison. Alors je sors la photo de mon chien (il la tient dans la main et la montre à la classe) pour l’embrasser et je pleure.
- Moi, on ne m’a rien dit quand… 

Ils disent leurs souffrances, les non-dits auxquels ils se heurtent. J’écoute, une boule calée dans le fond de la gorge. Ils s’expriment facilement sur des moments douloureux, presque avec satisfaction. Ce qui m’impressionne, plus que la vibration de leur voix ou leurs regards absorbés, c’est l’écoute exceptionnelle qu’ils ont les uns des autres. Comment imaginer tant d’amour caché, de blessures encore fraîches chez des enfants aussi jeunes qui, il y a quelques minutes encore, s’époumonaient dans la cour ? Comment imaginer ce besoin profond qu’ils avaient de dire : «J’ai eu mal, j’ai mal encore, je l’aimais, je l’aimerai toujours, il est dans moi vivant…» ? Les semaines suivantes, je retrouve quelques-uns d’entre eux dans le bibliobus qui stationne dans le quartier. Collés au poste de prêt, suivant le moindre de mes gestes, ils me demandent timidement : «Vous n’avez pas d’autres livres comme ceux de l’école ?… Vous savez…».

Aujourd’hui, je continue régulièrement, dans le cadre de mes ateliers de lecture, à faire circuler des livres sur la mort. Je n’ai plus de crainte ni d’appréhension. Je sais maintenant que le silence est l’une des plus grandes misères. Plus récemment, dans un autre quartier, j’ai proposé aux parents d’élèves de choisir des livres de Chantal Cahour, qui allait nous rendre visite. Je présente ces livres, et notamment Adieu Benjamin. Une jeune maman particulièrement émue (son mari est décédé il y a quelques mois dans un accident du travail) nous confie combien ses jeunes enfants, avec leurs mots, l’aident à surmonter sa douleur, combien le livre de Chantal Cahour lui semble juste. Je lui propose de l’emporter et de nous revoir, peut-être dans une classe, qui sait ? Si on ne combat pas la mort à coups de livres, on peut vaincre son silence et soulager les souffrances. Cela paraît peut-être modeste, mais je sais maintenant que c’est beaucoup.

Patrick Feyrin