lundi 12 mars 2018

«Je récuse à ces 148 237 pétitionnaires le droit de m’imposer ce que je souhaite conseiller ou pas dans ma librairie.» (par Ariane Tapinos)


Il y a tout juste quatre ans, un dirigeant de la droite défrayait la chronique et embrasait les réseaux sociaux pour avoir vilipendé un album jeunesse, Tous à poil !

L’époque était aux cortèges bleus et roses des manifestants anti-mariage pour tous et aux polémiques anti prétendue « théorie du genre ». Ces tenants d’un monde bien rangé, conforme à l’idée qu’ils se font des rôles des femmes et des hommes, on eut la peau des Abcd de l’égalité sans que cela ne déclenche d’émeutes sur le net ni dans la rue. Heureusement, leur offensive contre le mariage pour tous aura été vaine et il est désormais inscrit dans la loi

Quatre ans plus tard, ces mêmes réseaux sociaux bruissent d’une révélation loin d’être inédite : les femmes sont souvent, si souvent, victimes d’abus de pouvoir de la part des hommes. Abusées, harcelées, violentées, violées… Ce qui est inédit en revanche, c’est qu’elles ont décidé de révéler l’ampleur du problème et de dire haut et fort qu’elles n’acceptent plus cet état de fait. Que cette violence si longtemps tue, parce qu’elle est enfin massivement dite, ne passera plus par elles.

Et toutes et tous de regarder de près ce qui avait échappé à beaucoup. Tous ces endroits où se nichent l’inégalité et la violence. Aujourd’hui, les réseaux sociaux se font la caisse de résonance de ce formidable élan, de cette incroyable et merveilleuse aspiration à l’égalité et à la fin de l’impunité des harceleurs et autres sales types.

Dans cet emballement salvateur, quelques dérives, quelques dérapages mais tant d’espoir et de liberté exprimés que ce n’est pas ce qui me dérange aujourd’hui.

Non, ce qui me met en colère c’est comment une mode en chasse une autre. Ceux qui hier - et peut-être même encore aujourd’hui - s’accommodaient du sexisme ordinaire, se dressent désormais en parangons du féminisme. Ces féministes de la dernière heure prompt à dénoncer (sans plus de réflexion que les énervés d’il y a quatre ans) ce qui, il y a peu encore ne les dérangeait pas tant que ça. Tellement rapides, même, qu’en une semaine ils ont déjà retourné leur veste et dénoncent désormais les risques des réseaux sociaux !

De quoi parle t-on ? D’un documentaire jeunesse publié par les éditions Milan, pas toujours très fin mais franchement anodin, issu d’une série de bande dessinée qui met en scène quatre pré-ados dans leur vie quotidienne. Dans On a chopé la puberté, quatre copines expliquent comment elles vivent ce moment particulier du passage à l’âge adulte et donnent des conseils à leurs lectrices (ou leurs lecteurs pour les garçons qui se passionneraient pour les règles !)

Avec son côté prude (les organes sexuels, on en parle mais on ne les montre pas, quant à la sexualité, elle semble n’avoir rien à voir avec la puberté !), ses images conventionnelles et certaines assertions, comme ce passage sur les bouts de sein qui ne devraient pas se montrer, ce documentaire peut prêter à la critique mais dans l’ensemble, il n’a rien de scandaleux. Les autrices écrivent aussi, à propos de la puberté : « La seule certitude c’est qu’on va toutes y passer. Tu veux savoir comment traverser cette période sans paniquer ? En évitant de te comparer aux autres ! ».

Une lecture complète de ce documentaire montre que ses autrices, au travers de leurs quatre personnages bien différents, ont voulu proposer une variété de points de vue, des manières différentes (et sûrement pas exhaustives) de vivre la puberté. Les images tronquées qui ont enflammé la toile ne rendent pas justice à l’ouvrage. Et le procédé qui consiste à isoler un élément d’une double page, est franchement malhonnête. Ces images ainsi reproduites à l’envie ne peuvent que heurter quiconque est soucieux de l’égalité des sexes et du respect du aux femmes (comme aux hommes, parce qu’après tout, ils ont bien le droit, « gros lourds » ou pas, de ne pas aimer les gros seins !).

Tout ça pourrait prêter à rire si les pétitionnaires, ne réclamaient pas que « ce livre soit retiré du marché et que les éditions Milan présentent des excuses ». Ça vous rappelle quelque chose ?

Parce que oui, vous avez bien lu : il ne s’agit pas de débattre, amender, commenter et pourquoi pas contredire, un livre, mais d’obtenir sa disparition. A ce compte là, il va falloir faire un grand ménage dans nos librairies ! Parce que des livres bêtes (bien plus encore que celui-ci), dogmatiques, moches (mais qui suis-je pour m’ériger en arbitre des élégances ?) et surtout parfaitement inutiles, nous en recevons tous les jours ! Et ce qui fait l’intérêt de notre métier de libraire, c’est d’en conseiller d’autres !

Alors oui, je récuse à ces 148 237 pétitionnaires (combien de lecteurs du livre incriminé parmi eux ?) le droit de m’imposer ce que je souhaite conseiller ou pas dans ma librairie.

Ariane Tapinos, librairie Comptines à Bordeaux

Tous à poil !, Claire Franek & Marc Daniau, Éditions Du Rouergue, 2011

On a chopé la puberté, Séverine Clochard,‎ Mélissa Conté,‎ Anne Guillard, éditions Milan 2018