dimanche 22 juillet 2018

Jeanne Ashbé, l’auteure qui sait parler aux bébés : «Je ne m’abaisse pas au niveau des tout-petits. Je me hisse à leur hauteur.»


Un article du n°65 de Citrouille (2013)

Jeanne Ashbé, l’auteure qui sait parler aux bébés
Marie-Hélène Porcar, pour la librairie Apostrophes.

Rares sont les auteurs aussi fidèles que Jeanne Ashbé au lectorat des tout-petits. Bien sûr, il y a quelques livres pour les grands dans son œuvre, mais les bébés qui nous font tous craquer resteront à jamais dans l'histoire du livre pour enfant. Même si l'artiste a besoin de créer d'autres personnages et d'autres situations que celles de la quotidienneté du tout-petit, elle excelle à saisir ces petits gestes enfantins qui font fondre les adultes.
Il suffit de les retrouver sur les seules couvertures des livres de la bibliothèque, de la crèche ou de l'école maternelle pour revivre un moment de notre propre histoire.
Le choix des situations, de l'instant, de l'attitude, de la posture, de l'environnement... est toujours saisissant de vérité et réussit à raviver des émotions enfouies.
Jeanne Ashbé c'est l'art du presque rien qui dit beaucoup, tant elle a su dépouiller l'image de toutes scories pour ne retenir qu'un trait pertinent qui fait mouche.
Le langage verbal est tout aussi pointu. Les titres, déjà, focalisent l'attention du petit comme de l'adulte lecteur, mais à chaque page, il ne reste du texte que la quintessence qui va favoriser un bricolage psychique du lecteur.
Car c'est bien une image de soi, quel que soit notre âge, qu'on retrouve dans les bébés de la créatrice.
Dans la série des Lou et Mouf, où l'objet livre même est traité en douceur dans ses matériaux comme dans ses formats, l'adresse du texte écrit à la troisième personne est particulièrement efficace. Chaque forme syntaxique, chaque onomatopée, chaque répétition, sont judicieusement choisies pour entrer dans l'oreille et dans la mémoire de l'enfant et faciliter la lecture de l'adulte médiateur du livre.
Pourtant ce serait une erreur de placer l'univers de Jeanne Ashbé dans la quotidienneté ou dans la seule psychologie du petit.
De fait, on a bien à faire à une artiste de la fiction et du littéraire qui ne s'adonne pas aux albums de situation en série pour les besoins des crèches. Elle a aussi créé un univers qui lui appartient.
Ses personnages déménagent dans tous les sens du terme, pour voir cette surréalité que l'œil du poète seul perçoit.
Car, oui, la poésie a à voir avec l'enfance pour donner du poids à cet oiseau sur la branche, dans Parti, à cette expérience du monde dans Attends qui met en scène le temps et la lecture!
En regardant de près les jeux sonores, les jeux de pliage, c'est bien l'univers du langage qui se joue dans ces albums: c'est donc aussi la matérialité de la langue qu'explore l'auteur dans le monde du sensible qu'est celui du poétique.
Et la psychologie elle-même s'exprime dans un jeu de symétrie et de répétition qui relève de l'écriture poétique. Quand la jalousie est évoquée dans La Terrible question, par exemple, c'est par une mise en scène théâtrale, avec un découpage en chapitres et des intitulés qui mettent le lecteur en haleine comme dans une grande tragédie… pour petits!
Si Jeanne Ashbé est l'auteur qui sait murmurer à l'oreille des bébés, c'est aussi très simplement un grand auteur, une grande dame de la littérature. 
Marie-Hélène Porcar, pour la librairie Apostrophes.


Quelques réflexions…
par Jeanne Ashbé

Vous me demandez mon parcours…
Oui, j’ai passé quelques années à étudier, principalement le langage et ses désordres.
Mais le dessin, l’écriture, la lecture sont, depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, un refuge, un émerveillement, une façon d’être au monde. Et par dessus tout, ce fantastique trésor est mon bagage.
On dit de moi dans mon entourage: «Jeanne, elle parle bébé». Mais je parle aussi «fraise», «mouton», «pain frais»… toutes ces choses que mes sens connaissent sans que le savoir y soit pour rien.
Il en est ainsi de ce qui me guide dans mon travail de créatrice d’albums, en majorité à l’intention des tout-petits.
Cette espèce de joie, de chaleur au cœur, un peu grisante… qui m’habite lorsque un livre pour les bébés prend forme et mots, je la reconnais et y trouve ma cohérence.
Chacun de mes livres procède d’une sorte de descente au fond de moi-même pour retrouver la connivence que j’ai avec cet âge de la vie. Et pour laquelle je n’ai aucun mérite!
J’ai lu un jour cette phrase de  F. Dolto, questionnée sur son exceptionnelle intuition clinique du tout-petit; elle  aurait dit:  «il y a sans doute  quelque chose de bébé en moi qui n’est pas tout à fait achevé»…
Toute comparaison entre cette grande dame et moi s’arrêtant là bien évidemment, force m’est de me reconnaître dans cette hypothèse… dont je n’ai guère à me vanter! Mais qui me tient lieu de «parcours» assurément. 

Avec le temps, mon dessin a changé dites-vous… 
Dans chacun de mes livres, j’emprunte un chemin nouveau.
Depuis mes premiers livres au début des années 90, se dégagent des voies différentes sur lesquelles je marche cependant avec le même enthousiasme. Celui des livres où j’explore le quotidien des petits – Les Histoires de bébé, À ce soir, les Lou et Mouf bien sûr, mais aussi Des Papas et des Mamans, Et dedans il y a, La Nuit on dort, Où va l’eau..., Non, Attends,petit éléphant!
Et celui où je serpente sur des sentiers moins explorés, ceux des perceptions des tout-petits et de leur façon particulière de «lire avant de savoir lire». 
Les tout-petits mettent en œuvre, d’une façon qui ne cesse de m’éblouir, d’insoupçonnables capacités imaginatives, créatives, sensibles. Qui ont donné ces livres plus récents, et plus inattendus, je le sais : Pas de Loup, Tous les Petits, Ton histoire, Parti!... Et bientôt… Fil à fil, à paraître cet automne. 
Ces livres laissent une part plus importante au discours graphique et recèlent volontairement leur part de mystère, dégageant ainsi une grande marge d’action et de liberté à leur petite pensée, fine, intelligente, capable si tôt d’entrer dans les langages sonores, visuels et émotionnels qui leur sont proposés.
Je ne cesse de découvrir cette sensibilité particulière et plurielle, qui m’émerveille et m’engage petit à petit sur des voies où je ne pensais pas il y a vingt ans pouvoir emmener les tout-petits. 
Les bébés sont des poètes. Dans ce temps préverbal qui caractérise l’entrée dans la langue, ils se montrent étonnamment  réceptifs à une lecture symbolique, exprimée par le rythme, l’harmonie, l’image… toutes expressions de cet art du langage qu’est la poésie.
Si on les observe, les tout-petits  «lisent» les images, entendent un texte raconté, sur des bases inattendues pour nous qui avons oublié nos premiers pas dans la communication.
Les détails peuvent faire office d’essentiel, la musique des mots peut supplanter leur fonction purement sémantique et donner sens autrement, les couleurs d’une image en dire plus que nous ne le croirions. 
Tout fait sens pour le petit, ce petit  «créateur» qui fait le livre avec moi, je ne l’oublie jamais.
En temps qu’auteur, je trouve absolument passionnant de proposer à ces petits poètes des livres où je joue avec ces formes poétiques du  message, en images, en mots , en couleurs, en lettres…
Alors, oui, mon dessin change, va, évolue... Parce que je change. Parce que, plus je les côtoie, plus les bébés m’engagent à créer pour eux des livres qui soient une ode à leur hardiesse, à leur capacité à rêver le monde.
Et dans cette démarche passionnante, je tâche non pas de m’abaisser à leur niveau mais, au contraire, de me hisser à leur hauteur.

Jeanne Ashbé



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